samedi 9 décembre 2006

Utopia (épisode 8)


Mêmes changements subits pour le motif des dalles et pour les boîtes aux lettres au métal cabossé. Perrier, Jacob, Hulot, Rafi… Mais quels étaient ces noms ? Quid de Deobankhar, de Levesque, de Bernier ? Et lui, où était-il ? Quelle case était la sienne ? Archambaud ? Gara ? Petit ? Negrovergne ? « Ah, jeune homme, vous tombez à pic… », gouailla une voix épaisse qu’il aurait juré 100 % poulbot. Un vieux gars rubicond, au tee-shirt explicite (un bull-dog renfrogné, « M’énerve pas ! » en sous-titre), lui tendait un grand paquet cartonné. « Tenez, c’est d’la part du facteur… Drôle de timbre, z’avez vu… Ca vient pas d’ici, ça s’est sûr… Dites donc, ça serait-y pas des revues cochonnes… Y’a pas de honte, entre nous, allez… » Mais il n’écoutait pas, il épluchait l’enveloppe – son nouveau nom ne lui disait rien, il le trouvait balourd, pompier - et jetait les lambeaux à ses pieds. « Ben faut pas vous gêner, c’est qui qui balaie… ma pomme », marmonna le gardien, écoeuré. Craaac ! Ca y est, le scotch cédait, plus qu’une petite couche de ces conneries de bulles qu’il aimait d’ordinaire méthodiquement crever. Mais pas aujourd’hui. Il les jeta par terre, exhuma son colis… et se mit à sangloter.

« C’est bon… N’en jetez plus… Cette fois, la coupe est pleine… » Il pleurnichait, sans forces, accroupi face au mur, laissait courir ses doigts sur le carreau glacé. Il dessinait des ronds, des ovales, des ellipses, ignorant le gardien venu le consoler. « Ah ça, mon p’tit gars, qu’est-ce qui se passe ? C’est l’amour, hein ? Y’a pas, les peines de cœur, c’est rude à avaler… C’est une femme, hein mon gars ? Ah, les garces, ça c’est sûr, y’a qu’elles pour faire chialer… » Le vieux paternalisait à outrance tout en tordant les yeux pour apercevoir le paquet et son mystérieux contenu. Assez ! Il se leva d’un coup, assécha ses paupières, étreignant son colis comme un oiseau blessé. Il lui restait une chose à faire, une dernière vérification, avant de s’incliner. « Où c’est que vous allez comme ça ? Venez donc prendre un coup d’gnôle… Je vous expliquerai un peu ce qu’elles m’ont fait à moi… Comment qu’elles m’ont vidé, qu’elles m’ont rogné les ailes, qu’elles m’ont sucé la moelle et le porte-monnaie… » Levant bien haut le coude pour s’abriter des postillons du bonhomme, il s’éloigna vers la droite, du côté du bâtiment A, rez-de-chaussée.

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