dimanche 31 décembre 2006

Un pour tous ! (tous pour un ?)


Tout d’abord, on ne voit que la pose : quatre jeunes « forestiers » en symbiose, les mains sur les épaules, la clope ostentatoire, au bout du même poing. Ils jouent aux hommes, bien sûr, aux durs de durs, c’est drôle, le regard ombrageux, méfiant. On se dit : ça ! tu vois, ça c’est une chouette bande de copains !

Et puis l’œil musarde… La façade se lézarde… De près, ils ne sont pas si synchrones, leur unité se décompose… Combien sont-ils en fait ? 4 ? Non, plutôt « 3 + 1 ».

À notre gauche, la triade, le triptyque impeccable du chef charismatique[1] et de ses lieutenants (deux gueules d’anges symétriques : un blond, un brun), dandys punks quasi modernes dont les mains – blanches, effilées - nonchalamment posées sur l’encolure du « chef », font office d’épaulettes, plumets de majesté.

À droite, ne cherchez plus : le voici, l’exogène, l’indésirable… L’intrus. Un petit bourgeois ( ?) dodu, veston-gilet-cravate, culotte d’étudiant ou bien de cavalier, raie soigneusement pommadée, lèvres molles… Il fume comme un lord anglais mais on pressent déjà la moustache, au menton quelques plis de peau grasse, une carrière de notaire ou d'épicier en gros… Sent-il qu’il est de trop, qu’on le supporte à peine, que sa tronche appelle la claque ? Sur l’épaule de l’ange blond, sa main brune se crispe un peu… Peut-être se fera-t-il rouer de coups, tout à l’heure, quand ce drôle de type ce « photographe » aura le dos tourné… ?

Mais on se trompe, peut-être… On a des idées toutes faites… Des clichés, des préjugés… Car en y regardant mieux on se dit : ou alors… ou alors… c’est peut-être un dévoyé, un « fils de » déclassé qui vient s’encanailler, se frotter à la plèbe, à sa rude vitalité (chez lui une denrée rare)… Qui sait ? C’est leur cerveau, leur replète éminence, leur frère Tuck à ces Robins… Qui sait ? Il finira brigand, bandit de classe internationale, cauchemar des joailliers, tombeur de veuves fortunées, contrefacteur redoutable… L’Arsène Lupin du Schwarzwald

Qui sait ? Qui sait ? En tout cas, il tombe bien, l’outsider, il donne vie à la photo, il casse la « jolie composition », la trinité d’aryens poseurs dont - qui sait ? - il se moque, peut-être même qu’en fait il les singe…



[1] Plastron blanc rayonnant, épaules larges, bâton de commandement (qui sert aussi à rameuter les vaches ?)


mardi 12 décembre 2006

Lettre d'un vieil ami

Salut Vincent,


« Ça alors ! Un revenant ! »
, tu t’es sans doute exclamé en découvrant mon prénom à la fin de cette lettre… À moins que tu aies reconnu l’écriture sur l’enveloppe (nous avons été voisins en classe pendant si longtemps, après tout).

Ta-taaaa ! Hé oui, c’est moi ! Ton ancien camarade de collège… Promu « ami » sur le tard, au lycée (tu n’en avais alors pas tant que ça, des amis…).

Ton partenaire de double, ton compagnon de drague, de baroud sac au dos au Maroc et aux USA… Celui avec qui tu t’es pour la première fois saoulé la gueule. Avec qui tu as si souvent « fêté » le nouvel an (enfin, si l’on appelle « fêter » s’abrutir de hasch et d’alcool pour se dissoudre au petit matin en jurant que « non, non, vraiment, jamais plus »). Celui qui t’a demandé, quelques années plus tard, d’être témoin à son mariage : souviens-toi, tu avais l’air si mal à l’aise dans ton costard, trop long…

Comment vas-tu, mon vieux ! Ça fait un bail ! Six ans, bientôt, qu’on ne s’est pas eu au téléphone… Presque huit qu’on ne s’est pas vus ! Je ne compte pas cette fois, à Sèvres-Babylone : on s’est tous les deux détournés si rapidement que je me demande encore parfois si ce n’était pas une hallucination… Qu’est-ce que tu en penses, de ton côté ?

Huit ans ! Huit ans depuis notre dernière rencontre ! Souviens-toi, tu étais venu dîner chez chez nous, rue de la Tour d’Auvergne… Tu avais l’air en forme, ce soir-là, tu nous parlais sans cesse de ta dernière conquête… « Une métisse », insistais-tu, comme si c’était censé nous impressionner. Nous prouver à quel point tu étais « cool », moderne, différent de tous ces petits bourgeois qui « pensent comme papa, votent comme papa, baisent comme papa des petites roses au parfum délicat rencontrées dans des amphithéâtres de droit ou par l’entregent d’une cousine. Et qu’ils épousent ! Leur vie, c’est comme ça : travailler, se marier, mettre au monde d’autres petits bourgeois car, tout compte fait, le monde, c’est sympa ! » Les guillemets et ce qu’il y a dedans sont, à peu de choses près, de toi. Je ne peux pas rendre sur le papier ton rictus à deux balles.

Tu avais l’air content, vraiment, ce soir-là, tu aurais tellement voulu nous la présenter… « La semaine prochaine, disons… jeudi, chez moi », tu avais promis sur le palier, en boutonnant ton blouson d’aviateur (qu’on avait dégoté ensemble dans une fripe de Malibu - tu vois, moi je me souviens). « Jeudi prochain », tu m’as fait un clin d’œil, « En plus, elle cuisine bien… Tu n’as rien contre les épices, j’espère… » Tu as serré ma main, tapoté en plaisantant le ventre de Gersande, dégringolé l’escalier en sifflotant.

Le jeudi suivant est venu… a passé, sans un mot de toi. Aucune réponse à mes messages. Les jeudis se sont succédés, enchaînés, fondus dans la masse du quotidien. Avec Gersande, on t’a un peu oublié. On avait autre chose à penser, tu comprends.

Gaétan est né. Quand je t’ai appris la nouvelle au téléphone, tu t’es marré, tu m’as dit que ça te faisait penser à un canard. Tu as juré de venir bientôt l’embrasser. Tu n’es pas venu. Une semaine plus tard, j’ai trouvé sur mon paillasson un petit mot de toi et un canard en plastique, pour le bain.


Gaétan a grandi. Toi, tu étais toujours dans les limbes.

Je ne me suis pas inquiété. Je t’avais toujours connu comme ça. Versatile. Inégal. Avec des jours avec (tu passais alors chez moi à l’improviste, tu m’arrachais à mes bouquins, tu « m’embarquais », comme tu disais, pour d’improbables virées… Je te dois, c’est vrai, la plupart de mes fous rires d’adolescent).

Avec des jours sans. Ces jours là, tu ne parlais à personne. Tu ne restais pas cloîtré chez toi – non, bien sûr, ça, c’est plutôt mon genre - non, toi tu sortais, tu t’en allais tout seul, comme le chat… Tu sais, souviens-toi… On l’avait appris par cœur, en troisième.

Par les chemins mouillés du Bois Sauvage,

sous les arbres ou sur les toits,


je suis le chat qui s’en va tout seul.

Et tous lieux se valent pour moi.

Non, je ne m’inquiétais pas. À vrai dire, je commençais à m’en foutre. Depuis quelques années, nous divergions, c’était évident. Tu me trouvais de plus en plus conventionnel. Je te trouvais de plus en plus agaçant. Nous ne nous rattachions plus que par le passé, nos « souvenirs » exténués, nous commentions mollement les dernières sorties de films, de bouquins.

Et puis il y a eu ce jour, ce matin… Le silence, ce matin, dans la chambre de Gaétan… Les mots du Samu, imbitables. « Mort subite ». Non, je ne comprends toujours rien.

Tu m’as appelé, au bout de deux semaines. Alex t’avait appris la « nouvelle ». Tu as parlé d’une voix grave, sur un ton posé, un peu comme ces flics, dans les séries télé, qui regardent leurs pieds, toussotent, tendent un kleenex à la veuve de l’équipier abattu. Je crois que j’ai dit « merci ». J’ai raccroché.

Je t’ai rappelé. Je t’ai demandé pourquoi tu n’avais pas fait signe, je t’ai dit que « ma porte t’était toujours restée ouverte » et que… Là, tu m’as coupé, tu as bredouillé… enfin... comment dire… que ce n’était pas utile… qu’on savait bien tous deux… qu’il n’y avait plus rien… que tu avais de la peine... sincèrement... au nom de notre vieille amitié… Je crois que j’ai dit « je vois». J’ai raccroché.


Plus tard, j’ai quitté Paris.

Je suis retourné dans notre ville. Celle d’où on s’était juré de foutre le camp, quand nous avions quinze ans, quand nous projetions nos rêves aux quatre vents (autour, à perte de vue : le futur).

Et maintenant ?

Maintenant, Gersande et moi, on a deux beaux enfants, des boulots passionnants, une maison dans le Pilat, je t’écris pour te dire que ça va, on a finalement tout surmonté sans toi, tu ne nous as pas manqué, pauvre merde.

À moins... À moins que Gersande soit partie… Il paraît que ça arrive souvent, juste après, dans ce genre d'accident… J’habite seul, désormais, pas loin de chez mes parents, je vends des prothèses de dent. Le soir, je reste chez moi. Le pire, c’est que je me surprends parfois à espérer que tu appelles.

À moins… À moins que… Mais non… Je ne t’écris pas pour te donner des « nouvelles ».

D’ailleurs, il est grand temps de se quitter, tu ne crois pas ? Nous avons tous deux du chemin à faire.

Chacun de son côté, libre, comme le chat… Mais si… souviens-toi…

Par les chemins mouillés du Bois Sauvage,

sous les arbres ou sur les toits,


en remuant la queue,

tout seul.


P.S. :

Si jamais tu veux répondre, abstiens-toi.

Enfin, si jamais tu la lis, cette lettre.

Si jamais je l’envoie.

Si celui qui dit « je », c’est bien moi.

samedi 9 décembre 2006

Sarita

Tout à l'heure, au boulot, j’ai tapé ton nom sur Google.

Ta mère est finlandaise. Ton père, indien.

Va savoir pourquoi… il m’est revenu, d’un coup.

Tu es née à Barnet (nord de Londres). Ton signe du zodiaque : balance. Ton second prénom : Lenita.

Comme une petite bulle d’air surgie des profondeurs - pop ! - pour crever la mer d’huile de l’ennui.

Ta sœur aînée s’appelle Sonal. Ton petit frère va sur ses 20 ans.


L’ennui de ma vie de bureau. Banale. Mortelle. Les dossiers, les "urgences", les collègues, les conneries... 9h-13h, 14h-19h, le cul assigné à une chaise, le cerveau enrôlé malgré lui...

On ne sait presque rien de ton enfance. Un jour, tu pousses la porte d’un collège privé. Dans ta classe, que des filles, pâles, en blazer, chaussettes hautes, jupes plissées. Tu épelles ton nom, toutes te dévisagent : tu as deux heures de retard, tu as la peau dorée.

Avec un écran pour seule ligne de fuite…. Internet pour seule voie d’évasion.

Au lycée, tu es championne de « lacrosse », un genre de hockey sur gazon. Polly G., une de tes camarades de l’époque, se souvient de ta hargne et du bandana rouge noué dans tes cheveux lors des compétitions.

Oui, je sais, c’est un peu minable. Une perte d'énergie et de temps.

Tu passes tes « A-levels », l’équivalent du bac, puis tu pars en vadrouille, comme beaucoup de jeunes Anglais.

Comme eux, tu rêves d’aventures, de tropiques initiatiques (raisonnablement stérilisées) : jungles sans trop d'araignées, de moustiques, métropoles grouillantes (climatisées), indigènes discrets, plages vides…

Comme eux, tu as un passeport en règle, un billet de retour, une carte Visa. La dernière édition d’un guide. Des pilules contre la turista.

Mais tant pis. Dès que je peux, moi, je me fais la malle.

Malgré tout, le monde se révèle. Il sent fort, il est malpoli. Bienvenue à Delhi.

Tu descends le Djeypour et, au-delà, le Gange. Tu passes Bénarès et ses coulées de suie.

Tu bifurques à Patna. Tu remontes vers le Nord.


Je me débine…

Dans le bus, tu rencontres un gamin et un moine. Ils t'apprennent en riant à dessiner une roue. Plus tard, ils te réveillent : " là, là... tu dois descendre..." Tu te frottes les yeux, tu vois des avenues... du goudron, du béton, des camions, des immeubles… Le village de ton père, c’est clair, n’existe plus.

Je m’éparpille…

Mais tu as une adresse, un nom, un téléphone. Une cousine inconnue t’offre son meilleur lit. Elle a presque ton âge. Elle est mariée et mère. Elle travaille le soir dans une infirmerie.

Un soir, tu l’accompagnes. Tu te portes volontaire. Elle te montre à l’étage des corps tout racornis. Tu leur amènes de l’eau, du riz, un peu de viande. Ils te montrent du doigt leurs taches de kaposi.


Je m’azimute sur le Réseau.

Tu reste là un mois puis tu poursuis ta route. Tu fais des sauts de puce : Thaïlande, Java, Bali. Tu vois des tours géantes, des bidonvilles, des forêts qu’on enfume, qu’on éventre, qu’on réduit. Une tigresse effondrée, galeuse, au fond d’une cage. Des putes minuscules fardées comme des Barbie. Des bonzes. Des mosquées. Des îles paradisiaques où des corps blancs pleins d’huile attendent le paradis. Des militaires, partout. Des gosses avec des armes. Qui serrent les mâchoires quand tu photographies.

J’ouvre mon navigateur…

Tu rentres à la maison, amaigrie, volubile.

Impatiente de répondre aux questions de tes amis. Mais ils en posent peu et tu te trouves conne avec tes souvenirs qui fanent, se putréfient. Tu développes tes photos : tu les trouves… assez belles... le cadrage n'est pas mal... Y'a de la vie. Y’a de l’action. Mais elles ne servent à rien. Autour, tout s’effiloche. Y étais-tu, vraiment ? Au fond, qu'as-tu compris ?

Je lance le moteur de recherche…

Tu intègres une école prestigieuse pour faire plaisir à tes parents. On t’y apprend la performance, le leadership, l’orthodoxie.

Et j’injecte en rafales mes requêtes farfelues… Tout ce qui me passe par la tête : des noms de villes, de fleuves, de forêts, de déserts, de volcans…

Tu t’essayes au théâtre, le soir, pour te distraire. Tu es vite repérée : tes bras fins, tes longs cils, tes allures de danseuse Kathakali... à l'aise dans ses baskets et son blouson de cuir, capable de « faire » Lear avec l'accent cockney... Un modèle d’intégration à l’anglaise… Une métisse idéale, exotique et civilisée…

La télé te contacte : elle a besoin d’épice pour relever un peu le « soap » de fin de journée.


D’animaux éteints, d'étoiles mortes...

Tu décroches un rôle dans un film. Primé ici et là, surtout à l'étranger. On peut commander le DVD en ligne. L'intrigue n’est pas très sexy : « Un groupe de femmes anglaises d’origine indienne viennent passer un week-end dans la station balnéaire de Blackpool. Au cours de ce voyage, elles tentent d'échapper à leur quotidien parfois dramatique.» Mais les critiques sont bonnes, les spectateurs plutôt satisfaits. Sur Amazon, un certain Francis attribue 3 sur 5 avec pour commentaire : « J’ai été plus ému que franchement diverti ».

De figures historiques, papes, ministres, assassins... De savants, de sportifs, de rock stars…

Faire l'actrice, c'est sympa, ça flatte le nombril... mais tes désirs vont au-delà. Tu veux témoigner d’ailleurs, d’autres façons de vivre, d’autres rêves, d’autres combats. Tu cherches une vocation. Tu te dis : journaliste... traqueuse de vérité... Ta mère sourit un peu, ton père se rassure : après tout, pourquoi pas ?, c’est un métier sérieux. A condition d’avoir un diplôme.

Tu hoches doucement la tête. Tu retournes étudier.

D'actrices de films de cul... De gourous, d’écrivains... Et puis aussi des noms d'anonymes...

A la fac, plus de place dans le cours de ton choix. Tu te rabats en section « internationale » : une filière parallèle, exilée sous les toits, d’ordinaire réservée aux "barbares", histoire de leur prouver la suprématie du reportage à l’anglaise, du Times, de Reuters et de « sainte BBC ».

Tu apprends à taper, sur un clavier, très vite ; tu rédiges des dépêches en dix minutes chrono ; tu interroges des vieux, des pompiers, des fleuristes… sur le temps qui fout le camp, le congrès des Tories, le Kosovo, les Spice Girls… Tu fais comme si, comme les grands, tu joues le jeu, tu t’entraînes…

Des gens que je connais...

Avec toi, des Danois, des Grecs, des Baltes, des Espagnols, des Allemands… Des Sri-Lankais, des Vietnamiens, des Perses… Une Equatorienne... Deux Etats-Uniens…Un gars du Lesotho… Une fille des Bermudes… Un Hollandais très grand, très gras, rouquemoute…Un petit Parisien, maigre et brun.

Que j'ai connus...

Tu en retrouves certains, parfois, au pub du coin. Un Letton, le Français, le Batave. Vous saluez le patron, la patronne, le chien, les murs constellés de maillots d'Arsenal. Vous branchez le juke-box. Massacrez les refrains de “Heartbreak hotel”, “Brown Sugar”, “Revolver”, “Caroline No”, “Who loves the sun”, “Alabama”, “London calling”, “God save the queen”, “Ghost town”, “The queen is dead”, “She bangs the drums”, “Hallelujah”... Les autres braillent crescendo, au fil des bières (tu les suis de loin, au soda)… Les joueurs de fléchettes chopent les nerfs… Le Hollandais s'échauffe, sert ses gros poings… Le patron s'impatiente : "Tout le monde la ferme !". Il allume la téloche. C'est l'heure du championnat. Et tout le monde rapplique, soudain se rabiboche : « Hé, venez voir, les gars, Chelsea dérouille. 3-1. Putain de club de rupins… Tous des brêles… »

Un peu…

Tu les invites manger, un soir, chez toi. Enfin, chez toi... et ton mec. Un grand type d’Edinburgh, DJ et musicien. Plutôt cool, il faut l’admettre.

Tu as fait un curry. Il sort du vin. Vous trinquez en français, letton, gaëlique... Vous ouvrez les fenêtres au soir de juin. Vous riez, sans raisons. A raison : vous êtes jeunes. Dehors, derrière le parc, hydre de béton blanc, l’usine de Battersea gobe et recrache la lune.


A peine…

L'année s’écoule. Le cours prend fin. Certains s'en vont, d'autres restent. "On garde le contact, c'est promis, hein!" Et puis vogue la vie, taille ta route.


XXXXXXX XXXXXXXXXX

Je désigne ma cible, là, dans le cadre blanc… Je clique sur le bouton « Recherche ».

Tu trouves du travail grâce à un ami dans un petit magazine culturel. "49", c'est son nom, le journal des minorités : bruns, noirs, jaunes, pédés, femmes. Tu y tiens la rubrique "vie de quartiers". Tu racontes comment ça se lézarde : les ghettos ethniques, chacun de son côté, "pakis" au nord, blacks à l'Ouest, arabes au centre ; les jobs de merde qu'il faut cumuler : plonge, ménages, chantiers, caisses de supermarché, vidéosurveillance ; les vieux de la G1, premiers arrivés, qui ne savent plus "tenir" les jeunes ; la défonce ; la violence ; les épouses édentées ; l'horizon désespérant de Luton…

Et les barbus, comme des vautours...

Et boum ! Ca tombe du ciel. Les octets s'amoncellent. Via mon ADSL. A la pelle et en piles.

Le week-end, tu apprends à voler avec un ancien de la RAF.

Alors il faut trier. Séparer le grain de l'ivraie. Ecarter les erreurs, les homonymes.

Tu changes d'amant : bye-bye, DJ… C'est au tour d'un caméraman.

Etre patient, surtout. On finit par trouver, toujours, un petit quelque chose : ils sont rares, aujourd'hui, ceux qui ne laissent pas traîner… une trace, un début de piste…

1999, début juillet : c’est l’anniversaire d'une cousine. Tu te rends en voiture dans le Surrey. Tu danses seule, les yeux fermés, sous une boule à facettes.

Avec toi, ça n'a pas traîné... Près de 11 pages de données... Après tout, tu as eu un rôle dans un film… Primé ici et là, surtout à l’étranger. On peut commander le DVD en ligne...

Au retour, le lendemain, en début de soirée, tu suis le véhicule d'un ami. Il connaît un itinéraire plus rapide : une route de campagne, peu fréquentée. Il promet de ne pas aller vite.

Mais bon, ça, je m'en fous. Ca, je le savais.

Il est prudent, en effet : l’œil rivé au rétro, pour ne pas te perdre. Il écoute la radio ou un CD. Tu vois sa nuque dodeliner, à travers le pare-brise.


Tu me l'as déjà racontée, cette histoire.



Ce que je cherche, moi, c’est la nouveauté.

Tu…


Non... Rien de forcément secret ou étrange…

Tu te réveilles.

Tu as chaud. Tu as froid. Tu es couchée sur un lit métallique.

Quelque chose t'écrase… Te cloue au matelas. C’est… c’est le poids de ta propre tête ! Elle… elle a triplé de volume, ou quoi ?! Tu sens un truc qui enfle, qui pousse à l’intérieur ! Comme un bulbe qui s’ouvre, une patate qui germe...

Juste un petit truc, présent, passé, dont je ne soupçonne pas l'existence.

Tu... Quelqu’un… Tu sens quelqu'un ! Là, à côté du lit ! Du coin de l’œil, tu distingues une blouse verte. Tu... Tu voudrais l’alerter. Tu voudrais la toucher. Tu voudrais tellement lui faire signe... Tu cries. Elle n’entend pas. D’un coup, elle s’accroupit. Elle... raccorde quelque chose sous ta tê…

Une pièce de puzzle à ajouter… Une épingle, rouge, sur la carte, certifiant que tu es passée, à un temps T, sur un point X...

Tu t'éveilles à nouveau. Te rendors à moitié. Tu restes à la lisière, dans les limbes.

Que tu t’es concrétisée, quelque part…

Et puis tu te rapproches, sur la pointe des pieds. Tu te réhabitues à la lumière. Tu réponds peu à peu à certains stimuli. Tu fronces les sourcils. Tu clignes les paupières. Deux fois pour non, une fois pour oui. Oui… Oui… Tu te rappelles… Oui… Tu te rappelles… Oui…

Oh, bien sûr, c'est très mal élevé... Je te file, à ton insu, je t'espionne...

Ton père vient tous les soirs. Ta mère campe près du lit. Elle ne supporte plus que tu dormes. On doit la pousser dehors, passé minuit. Elle a vieilli, d'un coup. Elle est encore plus belle.


Je suis un peu voyeur, je l'admets. D’une curiosité un peu malsaine…

Et puis il y a ta sœur, ton frère, tes amis... tes amants... Tous ceux qui réchauffent... Ils te résument l'ellipse, les deux mois qui ont fui depuis ta sortie du rétroviseur.


C’est vrai, quoi ! Je pourrais t’appeler, prendre directement des nouvelles… Le numéro que je n'ai plus est sans doute périmé, mais je pourrais chercher… Sur Google…

Tout d’abord l’accident : ton ami a doublé, toi tu as emboîté, quelqu’un est venu en face. Tu as freiné, brutalement. Ta voiture s'est bloquée, a défoncé la rambarde, volé droit sur un tronc...

Puis l’entrée aux urgences, l’oeil-machine qui te scrute qui détecte une tache tapie sous ton cerveau : une poche de sang. Vite vite on t’a drainée, on t’a désengorgée et…

Et voilà… on a attendu ton réveil.


Mais non, ce n’est pas pensable, laisse tomber. Tu nous vois un peu au téléphone ? Moi qui bafouille mon nom - « oui, le petit français… » - toi qui caches ta surprise, me repêche. Les résumés d’usage, points d’étape obligés. Un blanc. Court. Inévitable. Mon prétexte à la noix... que tu fais semblant de gober... Ta politesse, indéchiffrable.

Tu clignes une fois des yeux. Oui, oui, tu as compris. Tout va bien, désormais. Ils sont là.

Ils veillent.

Le reste…

Le hurlement de la tôle / le jaillissement du verre / ton corps sur le volant, écroulé, tout à coup / Le sang noir qui s’égoutte le long de ton oreille / Les médecins qui grimacent / Tes chances (bonnes) de finir en poir…

Le reste importe peu.


Non, non merci... Je préfère mater. C’est plus confortable.

Tu n’as pas le temps de t’inquiéter, de toutes façons. Tu as bien trop à faire.

Tu dois tout réapprendre. Tu dois ressusciter. Mais cette fois, il y a la souffrance.

Souffrir pour bouger un peu, bouger un doigt, puis deux, puis le poignet, le coude, le bras, l’épaule… Souffrir pour prendre un objet, toucher, saisir, presser, garder la main d’un autre…
Relever la tête, la tourner, la hocher, ouvrir plus grand toujours plus grand la bouche… Remuer les lèvres la langue gargouiller croasser et puis un jour un jour enfin remettre au monde…

Un mot, le premier mot…

Si frêle, si nu…

Et puis, je ne fais rien de mal, tout compte fait. Rien d'illégal.

Tu peux te mettre debout, désormais, en t’appuyant un peu, pendant quelques secondes. Tu peux parler aussi mais sans continuité, sans articulation, sans logique : tu coupes la parole, tu te répètes, tu débrayes sans prévenir, tu t’interromps, tu pars… loin, l’espace de deux secondes… Tu reviens… Tu réalises alors, tu te fermes, tu pleures… Non, tu ne diras plus rien…

Je cueille l'information qui pousse en libre accès.

Tes parents hypothèquent la maison pour t’envoyer dans un centre spécialisé, ultramoderne. OZ, c’est le nom du centre (pour Oliver Zangwill, Phd), un psychologue fameux, semble-t-il, après-guerre. OZ… Comme le magicien, le pays merveilleux, l’arc-en-ciel…

Rien de bien féerique, pourtant, dans la « réhabilitation cognitive » qui, à défaut de pouvoir véritablement soigner, met en place des « stratégies de compensation » pour t’éviter de perdre le fil… “Vous l’ai-je déjà dit ?” devient ta devise. Et tout le monde lève le doigt lorsque tu interromps. Des trucs, tout cons, en fait, des astuces, des béquilles comme celles que tu empoignes tous les jours pour marcher.

Tu avances doucement, tu clopines, tu vacilles, un peu, tu bégaies.


Je ramasse des cailloux sur la route.

Tu quittes Oz, enfin, on t’autorise à revenir à la réalité. Tu retrouves la maison familiale, la chambre verte, tes trophées de « lacrosse », ton petit lit. Le poster balafré de Ziggy Stardust. Des vêtements de fillette dans la penderie.

On te « place » dans une bibliothèque pour s’assurer de ta guérison : tu ranges les bouquins, tu branches les imprimantes, tu réapprovisionnes les chiottes en papier cul. Tu dévores les albums de la section « jeunesse », les romans d’aventure, les bandes dessinées.

Puis tu passes au rayon « adultes ».


Le premier caillou que j'ai ramassé, c'était sur le site de notre université, une longue liste… de noms, prénoms, rangés par année, section puis par ordre alphabétique. J'ai survolé le début, depuis 1966. J’ai repéré ton nom (« mention bien »), page 18. Moi, j'étais six lignes plus bas, flanqué d’un misérable « passable », entre un abruti de Portugais (« très bien ») et une (« avec félicitations ») salope de Hongroise.

Apte (mil. XIXe s) COUR. Qui a des dispositions pour, qui peut (faire qqch.). Il est apte à faire un bon soldat. → 1.bon, capable.

Apte. Le plus beau mot depuis longtemps.

Le deuxième caillou a failli m'éborgner. Je suis tombé de haut, droit sur sa pointe. C'était ton témoignage, double page à la clé, dans le supplément « week-end » du Guardian. « L’éveil », c’était le titre. Et c’était illustré par un tableau abstrait, dans le style de Barnett Newman. Un genre de dégradé aux couleurs stratifiées, arc-en-ciel délavé… du gris au bleu pâle.

« L’accident ne m’a pas laissé indemne, non, mais je crois que je m’en suis sortie aussi légèrement que possible. Et maintenant, presque trois ans plus tard, je m’émerveille encore de ma chance, de ne pas avoir eu de blessures internes, d’os cassés, de cicatrices irrémédiables. Les conséquences les plus fréquentes d’un traumatisme au cerveau sont les problèmes de mémoire et de concentration, ainsi que les changements d’humeur qui peuvent conduire à la colère, à la tristesse et à la dépression. J’ai heureusement échappé à ces derniers risques car chez moi la zone du cerveau qui les contrôle n’a pas été endommagée. Mais pendant très longtemps, ma première pensée le matin, celle qui m’illuminait, c’était : ‘Je suis toujours là !’ Et aujourd’hui, alors que le temps passe et que je rencontre toujours plus de victimes de traumatismes du même genre, je réalise à quel point j’ai eu la chance d’avoir une place dans un centre de réhabilitation comme celui où j’ai été, d’avoir une famille, des amis, des gens autour de moi… »

«Bien sûr, j’ai aussi traversé une période de questionnements : comment avais-je survécu ? Pourquoi les médecins s’étaient-ils autant trompés dans leurs pronostics ? Le cerveau, ai-je appris, est une terre inconnue et imprévisible. En dépit du poids des faits et des pronostics, les médecins n’ont pas toujours raison. Oui, les miracles existent. On peut aller très loin, avec un peu de foi. »

Le troisième caillou, j'ai failli le manquer. Il était tout petit, tout noir. Un article de presse, bref, cette fois, condensé - pas plus de 3 000 signes dans l'Edgware & Mill Hill Times.

Tu quittes la maison, Ziggy, la chambre verte. Tu retrouves ton studio, au nord de Battersea.

Un certain Charles Heyman l'a signé. Un modèle de « hard news » à l'anglaise : titre choc, construction inversée – les effets, d’abord, puis les causes…

Tu décroches un boulot, enfin du « vrai » travail, sur une chaîne de télé pour enfants : tu y présentes le « petit journal » en compagnie d’un canard géant.

Aucun style. Des faits, des faits, des faits...

Tu décides de partir, un week-end, à la fin du mois de mars, à Paris.

Tu rentres à Waterloo, le 2 avril , vers midi. En sortant du train, tu laisses un message sur le portable de ta mère.

Tu passeras les voir, ce soir, c’est promis. Peut-on venir te chercher à Finchley Central ? Disons vers huit heures, huit heures et quart ?



On vient, tu ne viens pas. Tu ne rappelles pas non plus.

Ca ne te ressemble pas, non, ça n’est pas ton genre… Enfin, tu as dû changer d’avis, préféré rester à Londres pour la nuit. On se rappelle demain. Fais de beaux rêves, ma puce.


Le lendemain matin, tu écris un e-mail à un ami.


Tu retires de l’argent, deux fois, près d’Earl’s Court.



On a retrouvé ton corps, à l’aube, le surlendemain. Echoué au bord de la Tamise.

Ton sac de voyage flottait un peu plus loin. Dedans, tes vêtements, tes clés, ton portefeuille – avec un peu d’argent mais sans ton passeport. D’après l’autopsie, ton corps ne portait aucune trace de coups. Mais il semble que tu aies bu, pas mal, avant ta…


Ton père s’est indigné.

Ca ne te ressemble pas ! Non, ça n’est pas ton genre !

Les flics se sont excusés puis ils ont insisté.

Ne venais-tu pas d’arrêter ton traitement ? Celui qui prévient les convulsions, ce truc antiépileptique ? N’y avait-il pas là – là, ils ont baissé les yeux – un risque de dépr… ?

Ta mère a explosé.

Mais tu as agi sur le conseil des médecins ! Tu n’as connu aucun épisode dépressif !

Il y a eu quelque chose… Oui, il y a eu quelqu’un…Jamais tu n’aurais pu… tu étais absolument résolue, férocement vivante !


Et puis elle s’est figée. Elle t’avait fait traverser le temps. Tu étais passée derrière la glace.

Le coroner, prudent, s’est bien gardé de trancher, espérant que les suites de l’enquête…


L’article s’arrêtait là. Sans chute ni commentaires. Sur un nouveau mystère. Une histoire pleine de trous.

Pétrifiée. Statufiée. Insérée en photo dans des cadres.

Une histoire que je pourrais tenter de rapiécer, comme d'habitude. Au gros fil. Mais celle-là… non.

Révérée, sur un coin de cheminée, sur une table de nuit, près d’un téléphone.
.
Cette histoire appartient à tes proches. Pour nous autres, c’est là qu’elle finit.

Embaumée. Cristallisée. Source de récits. De légendes.

De demi-vérités.

Reste l’autre moitié.


Tu étais « résolue, férocement vivante ».

« Vibrante et éveillée, si pleine d’énergie »

« Modeste, déterminée, talentueuse, charmante »…

Tu avais « tant de choses encore à explorer »


Juste avant de quitter Google, j’ai trouvé un dernier caillou. Une version PDF de « We were St-Martin », la gazette annuelle des anciens de ton lycée.

La nécro se trouvait page 8. Sur trois colonnes. Signée Polly G.

Tes cendres sont épandues près du crematorium.

Sur la page d’à côté, une photo, toute l’équipe de « lacrosse » et, au deuxième rang,

Au pied d'un bouleau blanc. Ou bien d’un peuplier.

un bandana, rouge, un sourire,



tes yeux, ouverts, qui crèvent l’écran.



Utopia (épisode 9 et fin)


Avant de presser la sonnette, il s’assura que le gardien ne l’avait pas suivi et réprima un rire nerveux. Ah oui, c’était à se tordre : le paillasson d’un autre lui souhaitait la bienvenue chez lui ! Mais chut ! Quelqu’un arrivait… Il parvint à garder à peu près contenance quand la jeune femme lui ouvrit, une brune gracile aux faux airs d’Audrey Hepburn qu’il aurait autrefois rêvé d’avoir pour voisine. Sa voix trembla un peu cependant pendant qu’il lui débitait un bobard rapidement improvisé : j’habite juste au-dessus bla-bla-bla fumais à ma fenêtre bla-bla maladroit de naissance bla-bla-bla briquet est tombé bla-bla valeur sentimentale bla-bla-bla juste un petit coup d’œil - en vitesse - s’il vous plaît ? « Bien sûr, je vous en prie, entrez ! », compatit la fille avec un sourire dont la douceur faillit le faire hurler. « Par ici, suivez moi, c’est là, juste au fond, venez… » Comme s’il avait besoin d’un guide… Il nota au passage les beaux meubles en bois clair, le lampadaire « design », le parquet ciré… C’est sûr, elle avait meilleur goût que lui… Sans parler de l’odeur et de la propreté… Ah, la chambre… Une chambre de femme… quel changement, désormais…

Elle contourna son lit, débloqua la crémone et tira doucement. Il ferma un instant les yeux, s’avança, les rouvrit. La cour était impeccable. Pas le moindre papier, la moindre cigarette… et pas d’autre fenêtre à l'autre extrêmité. Son cœur se contracta, sa pomme d’Adam fit le saut de l’ange au fond de sa gorge. Il fit quelques pas dehors en titubant un peu.

« Alors, vous voyez quelque chose ? », s’enquérit la fille. Il crut qu’il allait s’évanouir. « Seigneur », se reprit-il, « Seigneur, je t’en conjure, donne-moi assez de force pour sortir d’ici. » Il posa son paquet, feignit de farfouiller dans un angle mort, sortit discrètement son nouveau briquet de sa poche, se retourna enfin en exhibant sa flamme comme un talisman. « J’étais sûre que vous ne reviendriez pas bredouille », s’exclama joyeusement la jeune femme en le raccompagnant vers l’entrée. Il la laissa fermer et compta jusqu’à dix avant de se remettre à pleurer.

Il retourna « chez les masques » avec les yeux rougis et un méchant mal de tête. Car quoi d’autre à faire, enfin ? Il fallait qu’il se pose, qu’il tente de faire le point avec un compas mental complètement déréglé. De toutes façons, il n’avait pas le choix. Il connaissait la suite de l’histoire, son script était écrit, jusqu’à la dernière ligne, mi-nu-tieu-se-ment.

La porte l’attendait, docilement entrouverte. Le heurtoir, la carte de visite, rien ne manquait depuis sa première visite, il y a moins d’un mois – une éternité. H.S… Non, cela ne correspondait pas non plus aux initiales du nom inscrit sur le paquet. Ooooh ! La migraine tisonnait sa cervelle, pilonnait en cadence sa nuque, ses tempes, son front. Au lit, vite… Il fonça dans la chambre et plongea sous l’édredon. Laisse-toi aller, ferme les yeux, oui, c’est ça, respire à fond… Mais ce putain de sommier le grattait et il était harcelé par un essaim de visions : le nabot en turban et ses dents de poisson, son sourire impossible et sa pipe-dragon, les masques écarlates se léchant les babines, lui crachant au visage des vapeurs fétides, les frères Deobankhar aux poings lestés de plomb, sa mère et le gardien dansant la farandole, la veuve Bernier debout, nue, sur un orgue, sa si jolie voisine se gorgeant de pizzas, une enseigne blafarde clignotant : Utopia ! Utopia !

La peau fiévreuse, parcouru par des spasmes, il agrippa d’une main l’oreiller et tâtonna de l’autre autour de lui. Il connaissait la suite de l’histoire. Le colis était à ses pieds, sur la descente de lit. Il le hissa jusqu’à lui et le cala sur son estomac. Utopia. Pour savourer l’inconnu. Cinq cartouches de dix paquets chacune. Quatre cent cigarettes « mild » prêtes pour la combustion. Il arracha fébrilement les derniers emballages, extirpa un paquet qu’il mit bientôt à nu. Elles étaient là, en rang par cinq, blanches et brunes, rondes, fines…

Il en piocha une au hasard et l’alluma avec délectation. Non, c’est certain, celle-ci ne le rendrait pas malade… Le goût n’était pas désagréable, légèrement poivré. Chaque inspiration faisait crépiter ses neurones de plaisir, ses cellules se gorgeaient de toxines et se détendaient aussitôt, comblées, vaincues. Il relâchait alors un jet de vapeur brune. Oh… mon Dieu ! C’était bon… Sa migraine se désagrégeait, aspirée par la bonde qui vidait doucement sa tête, purgeait ses angoisses, ses soucis.

Oui… Oui… Il avait beaucoup à faire… Tant de choses à apprendre et à redécouvrir… Une nouvelle naissance dans un monde parallèle… Comme une seconde chance… Devenir quelqu’un d’autre, moins seul, moins dur, moins bête…. Retourner voir cette fille, à côté, qui a l’air chouette… Oui… Oui… Mais tout à l’heure… Il faudra bien aussi jeter un œil dehors… Voir un peu à quoi ressemble cette ville… Si elle s’appelle toujours Paris… S’il y a encore Montmartre, s’il y a encore la Seine, s’il a encore une mère et qui sont ses amis…

Oui, tout à l’heure, oui…. Il donnerait des coups de téléphone – on ne sait jamais, mais il n’était guère convaincu – et regarderait de plus près la mappemonde, celle aux drôles de continents rabougris... Tout à l'heure, oui...

Mais pour l’instant, il fumait une clope. Mmmmmmhh… Utopia… De la bonne came, y’a pas… Ah merde, plus que quelques bouffées… Il leva les yeux à la recherche d’un cendrier. Non, rien, évidemment, mais il savait quoi faire. Tout était minutieusement écrit.

Il sauta hors des draps, marcha vers la fenêtre et balança le mégot d’une pichenette à travers l’ouverture en forme de coeur. Rien ne transparaissait à travers le volet. « Et voilà… », pensa-t-il, « Comment disaient-ils déjà dans Star Trek ? Portail distrans hors service, Monsieur, téléportation condamnée ? » Il se retourna, pensif. Puis il retourna au lit et alluma une nouvelle cigarette.


Utopia (épisode 8)


Mêmes changements subits pour le motif des dalles et pour les boîtes aux lettres au métal cabossé. Perrier, Jacob, Hulot, Rafi… Mais quels étaient ces noms ? Quid de Deobankhar, de Levesque, de Bernier ? Et lui, où était-il ? Quelle case était la sienne ? Archambaud ? Gara ? Petit ? Negrovergne ? « Ah, jeune homme, vous tombez à pic… », gouailla une voix épaisse qu’il aurait juré 100 % poulbot. Un vieux gars rubicond, au tee-shirt explicite (un bull-dog renfrogné, « M’énerve pas ! » en sous-titre), lui tendait un grand paquet cartonné. « Tenez, c’est d’la part du facteur… Drôle de timbre, z’avez vu… Ca vient pas d’ici, ça s’est sûr… Dites donc, ça serait-y pas des revues cochonnes… Y’a pas de honte, entre nous, allez… » Mais il n’écoutait pas, il épluchait l’enveloppe – son nouveau nom ne lui disait rien, il le trouvait balourd, pompier - et jetait les lambeaux à ses pieds. « Ben faut pas vous gêner, c’est qui qui balaie… ma pomme », marmonna le gardien, écoeuré. Craaac ! Ca y est, le scotch cédait, plus qu’une petite couche de ces conneries de bulles qu’il aimait d’ordinaire méthodiquement crever. Mais pas aujourd’hui. Il les jeta par terre, exhuma son colis… et se mit à sangloter.

« C’est bon… N’en jetez plus… Cette fois, la coupe est pleine… » Il pleurnichait, sans forces, accroupi face au mur, laissait courir ses doigts sur le carreau glacé. Il dessinait des ronds, des ovales, des ellipses, ignorant le gardien venu le consoler. « Ah ça, mon p’tit gars, qu’est-ce qui se passe ? C’est l’amour, hein ? Y’a pas, les peines de cœur, c’est rude à avaler… C’est une femme, hein mon gars ? Ah, les garces, ça c’est sûr, y’a qu’elles pour faire chialer… » Le vieux paternalisait à outrance tout en tordant les yeux pour apercevoir le paquet et son mystérieux contenu. Assez ! Il se leva d’un coup, assécha ses paupières, étreignant son colis comme un oiseau blessé. Il lui restait une chose à faire, une dernière vérification, avant de s’incliner. « Où c’est que vous allez comme ça ? Venez donc prendre un coup d’gnôle… Je vous expliquerai un peu ce qu’elles m’ont fait à moi… Comment qu’elles m’ont vidé, qu’elles m’ont rogné les ailes, qu’elles m’ont sucé la moelle et le porte-monnaie… » Levant bien haut le coude pour s’abriter des postillons du bonhomme, il s’éloigna vers la droite, du côté du bâtiment A, rez-de-chaussée.

Utopia (épisode 7)


Incroyable… C’était bien la même chambre, le même lit, la même armoire, la même poussière, les mêmes tableaux. Mais avec une fenêtre, mec, mais avec un fenêtre, résonna la voix. Il parcourut rapidement le couloir, la salle de bains, le salon et s’affala par terre dos aux masques pour éviter de croiser leurs yeux. Mêmes étagères, même table basse, même languette de lino graisseux… Même pot de moutarde, même fond d’aïoli, claironna l’insupportable voix. « La ferme, la ferme !! », cria-t-il en se cognant les poings sur la tête.

Il ne comprenait plus. Il ne comprenait rien. En face de lui, le soleil continuait tranquillement son ascension, réverbéré par les larges baies vitrées de la tour qui s’élevait de l’autre côté de la rue. Il sursauta. La tour ? Quelle tour ? Il se précipita contre la vitre, mit sa main en visière pour ne pas être ébloui. D’où sortait-elle, cette flèche de vingt étages en acier bruni ? On n’avait tout de même pas pu construire ça pendant la nuit ! Ca n’était pas récent, les peintures étaient vieilles, tout comme les éclairages, les écrans et les fax autour desquels s’affairaient des bustes assidus. Pourtant, la vue restait familière… Les frondaisons du square à l’ouest, à droite, le siège de la banque et ses balcons cossus, la boucherie hallal, la grande poste, le sex shop et puis l’hôtel Neo… Et donc l’hôtel Neo… Non, pas d’hôtel du tout !

Il eut un pressentiment. Non, plus fort que ça, une quasi-certitude, empreinte de désespoir et de fatalité. Il retourna cependant dans la chambre en courant, comme si courir allait changer quelque chose. Et voilà… Le volet s’était refermé. Il le poussa un peu, puis de plus en plus fort, il fracassa même une chaise employée comme bélier mais il savait bien que c’était pour la forme. Les mâchoires du piège le tenaient prisonnier. Il s’approcha du panneau de bois. Un souffle d’air tiède continuait à lui caresser le visage mais l’extérieur s’était opacifié, comme si on avait tiré dehors une épaisse toile noire. Il passa un doigt à travers un des trous en forme de coeur et sentit une infime résistance, une force ténue qui le repoussait. Et si… et si… il n’osait pas comprendre. L’esquisse d’un schéma fou se mit à le hanter. Mais alors cela voudrait dire… Il traversa une nouvelle fois l’appartement, tira doucement la porte sans la faire claquer et contempla le hall, son nouveau papier peint, passé du gris au bleu.

Utopia (épisode 6)


Il mit un certain temps à digérer l’affaire. Ses yeux pochés cicatrisaient mais l’ego - et la raison - étaient bien ébranlés. Il appela au boulot, prit dix jours sabbatiques, se terra dans son trou comme un vieux scarabée. Il évitait le hall, ouvrait rarement sa porte, sauf aux pizzas, frites ou nems qu’il commandait sur le Web et qu’il bâfrait tout seul, tout froids, au pieu.

Une étape majeure de sa convalescence, espoir de renaissance, répit dans sa folie, fut certainement la crémation du cadastre. Un moment délicat aux allures de rite (il se rasa la tête pour l’occasion et répandit les cendres aux quatre coins de son antre) dont il estima sortir plus fort, plus sage, purifié. « Tu vas mieux, c’est certain », fit sa mère en visite, « mais pourquoi ce gourdin, cette bombe lacrymogène ? Pourquoi ces planches clouées au travers des persiennes ? » Il ne répondait pas, il dessinait des masques, il triturait sa pipe, son briquet, sa blague de tabac gris. Internaute averti, il s’était fait livrer un « coffret du fumeur » et possédait l’ardeur des nouveaux convertis. Migraines, sudation et appétit en berne… ses premières incursions au pays de la nicotine n’étaient pas très joyeuses, mais il persévérait. La drôle de petite voix flûtée qui squattait son cerveau depuis peu lui disait que c’était nécessaire. Qu’il comprendrait un jour, que tout était lié.

Et puis un jour, comme ça, au réveil, il sut que le moment était venu, que quelque chose venait de se déclencher. Il alla chercher des tenailles, arracha les planches et écarta ses fenêtres. Quel beau début de journée ! Les rayons du matin enduisaient les pavés d’une fine couche de miel sur laquelle rampaient d’étranges fourmis… Les mégots… Il sourit, presque ému soudain par leur constance, leur fidélité et fit un pas dehors pour mieux les contempler. Combien y en avait-il cette fois ? Trente, quarante à vue de nez, étirés en longue file, ici les éclaireurs et là-bas l’arrière garde, juste sous le vol…

Tiens, tiens… C’était donc ça… Le volet était grand ouvert et les rideaux dansaient mollement au vent comme pour l’appeler. Il traversa la cour, jeta un œil en l’air – aucune tête indiscrète, juste un sac en plastique qui volait, là, ballotté par l’air chaud – et sans plus attendre enjamba le rebord, avec la sensation de franchir une frontière inconnue.

Utopia (épisode 5)


Merde ! Où était le gnome ? Là-bas, dans la « kitchenette », cette enclave de lino graisseux, rapiécé ? Non… Il haussa les épaules. « Après tout, peu m’importe, il me l’a dit lui-même, m’a donné son blanc-seing pour fouiller à mon gré… » Il passa en revue four, plaques, frigo, évier.

Quelques bols, trois assiettes, du jambon, des tomates, un pot de moutarde, un fond – snif – d’aïoli… Mais aucun soupirail, aucune aération, ni une quelconque trace des satanées cibiches. Il revint sur ses pas, explora les placards, poussa des piles de linge, vida un sac à dos… Rien : une statue de jade, des pierres de pacotille, quelques livres (en sanskrit ?), une guitare à deux cordes, une antique mappemonde assez indéchiffrable, aux océans immenses et aux terres rabougries… Bon sang, il devenait dingue ! Pourtant il était sûr qu’une fenêtre existait… Mais comment le savait-il ? Oui, c’est ça, le cadastre, le plan de l’immeuble qu’il avait si soigneusement conservé !

Il courut chez lui en riant aux éclats. « Lot n°13, bâtiment B », scandait-il en déverrouillant son double loquet, « dix-neuf-petits-millièmes-de-notre-copropriété… ». Voyons voir, s’il se souvenait bien, le document se trouvait dans le secrétaire en merisier. Deuxième tiroir en partant du bas. « Lot n°13, bâtiment B, deux-pièces-coin-cuisine-et-des-fenêtres-des-deux côtés… » Il déplia fiévreusement le vieux plan jauni. Bingo ! Il pointa la croix compressée, ou le très large X, dont la légende disait : ouverture, persienne, baie vitrée.

Il avait dégoté une preuve ! L’avorton allait devoir déchanter, reconnaître les faits, l’implacable vérité… « Lot n°13, bâtiment B… », reprit-il en sprintant dans le hall. Son cœur s’envolait, léger, léger… « Ca y est, cette fois, il pète un câble ! », se moquèrent Nénette et Simone, en route pour un rendez-vous galant. Il leur fit un gentil bras d’honneur en passant, trop soulagé pour éprouver une quelconque rancune.

BAM ! BAM ! BAM ! La porte s’était refermée. BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! « Ouvrez c’est encore moi ! », piaillait-il en meurtrissant ses phalanges sur le heurtoir. « J’ai un plan, j’ai une preuve, c’est là, noir sur blanc, inscrit sur le papier… » BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! Sa fureur enfla tout d’un coup, comme une crête de coq. « Ouvre mon saligaud ou j’appelle les flics… Ah tu veux t’amuser, te payer ma fiole, attends un peu, pour voir, démon de Lilliput, figue ratatinée… » BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM !

Une porte s’ouvrit à l’étage mais il n’entendait rien, immergé dans sa rage. BAM ! BAM ! BAM ! « Gourou pour va-nu-pieds, protecteur de génisses, zélote de Shiva, Vindaloo périmé… »

Quatre pieds massifs firent gémir l’escalier. « Brûleur de macchabées, trafiquant de pine de tigre, rebut de Calcutta, métèque enturbanné… » Un doigt épais vint lui tapoter l’épaule. « Bouffeur de piments crus, fakir de pacotille, lombric réincarn… »

Il eut juste le temps de se retourner pour admirer l’éclipse, deux poings velus et lourds s’écrasant sur ses yeux.

Quelques secondes plus tard – une éternité – il entrouvrit l'oeil qui le faisait souffrir le moins : les frères Deobhankar (i.e. « terreur des Sikhs ») semblaient encore plus grands vus en contre-plongée…

Utopia (épisode 4)

Il s'ébroua, s’éclaircit la voix. Rechercha vainement une chaise autour de lui. Pas de fauteuil, pas de divan... Il imita son hôte, à genoux sur le tapis.

« Monsieur, pardonnez-moi, je sais que je dérange, mais vous conviendrez bien de ma déconvenue… » Le petit homme inclina la tête avec bienveillance. Au fait. Au fait. Il avala sa salive, perdit un peu l’équilibre, posa ses deux poings en appui. « Pour résumer, monsieur, il s’agit de ceci… » Il glissa une main dans sa poche, farfouilla, rougit, explora celle de derrière, se redressa, s’excusa, explora la moquette, les franges du tapis. L’autre restait impassible, recrachait sa fumée en ronds paisibles. Derrière ton oreille. Quoi ? Quelle était cette voix ? Derrière ton oreille, imbécile. Il rougit à nouveau, cueillit le bout de cigarette, tendit raidement le bras. Silence. Il agita la main. Silence fortissimo.

« Eh bien ? Cette cigarette ? Vous la reconnaissez ? N’est-elle pas à vous ? Soyez franc, répondez ! » L’autre gonfla les joues, relâcha un anneau parfait qui s’étira dans son ascension jusqu’auréoler un bon quart de la pièce. Etait-ce une impression ou bien souriait-il ? Au bout d’une longue minute, le gnome baissa la tête, posa sa pipe et décréta, placide : « Non. »

Là, ce fut l’explosion. « Ca alors, c’est un comble, je n’ai pas rêvé, enfin… Chaque semaine dans la cour j’en ramasse des sacs pleins ! Ah! Ce mépris étonnant, ce manque de principes, c’est bien là l’attitude d’un fumeur…. » « De pipe » « DE QUOI ? », éructa-t-il. « De pipe. », répéta calmement l’homoncule en désignant le fourneau d’écume qui rougeoyait encore devant lui.

L’argument ne manquait pas de puissance et faillit le désarçonner. « Evidemment, vu sous cet angle… », concéda-t-il, radouci. « Mais peut-être, ne le prenez pas mal, cumulez-vous les vices? Havane, pipe, cigarette, pour atteindre l’ivresse, qu’importe le flacon… En quelque sorte, enfin si je puis dire… Ou alors votre femme, votre frère, votre fils, un cousin éloigné, un oncle, neveu, ami ? » L’autre souffla d’un air las et balaya d’une main l’espace autour de lui. Regardez donc un peu ce clapier vétuste, résumaient le geste, le soupir. Y voyez-vous de l’ordre ? L’air est-il parfumé ? Détectez-vous ici quelque féminité ? Pour le reste - enfants, père, mère, fratrie…- est-ce à cause de mon teint que vous subodorez que j’accueille une smala dans trente mètres carrés ?

Ca alors ! Les bouts rimés du gringalet s’imprimaient dans sa tête, plus clairs et plus distincts que s’il les avait prononcés. Mais vous doutez encore, esprit incrédule, poursuivait le nabot aux lèvres immobiles. La confiance n’est pas une de vos qualités. Bien… S’il en est ainsi, si vous ne pouvez croire, il me faut me résoudre à vous laisser fouiller… Il n’en croyait pas ses oreilles. «Me laisser quoi ? » Mais l’autre s’était déjà détourné, entonnait une mélopée étrange, curait le fourneau de sa pipe… Bref, c’était le dédain (maigrement) incarné.

Il renonça à faire ses excuses, il se sentait minable, certes, mais le temps était compté. Enfin il allait savoir… Il fonça vers la chambre… Là, au fond du couloir, à droite, tout comme chez lui. Il tourna la poignée - comme il était fébrile ! – ouvrit grand la porte, trouva l’interrupteur, pressa trois fois dessus… Ce n’était pas possible ! Il n’y a avait pas de fenêtre ! La chambre était aveugle, sans issue. Il parcourut les murs, éprouva l’épaisseur du ciment, décrocha les tableaux, les tentures… Mais vous doutez encore, esprit incrédule... Il explora l’armoire, rampa sous le grand lit, avala la poussière, manqua de s’étouffer… Si vous ne pouvez croire... C’était un mauvais rêve ! Une hallucination ou bien un mauvais sort lancé par ce nabot sorcier… La cour devait pourtant se trouver de ce côté… A moins que par quelque irrationnel…

Il franchit le couloir, se rua dans ce qu’il savait être la salle de bains. En haut, la petite lucarne ! Il monta sur le bidet, tendit le cou, blêmit. C’était bien une cour, mais hélas, pas la bonne. Un yucca desséché, deux rangées d’étendage et là, sur un transat, un bonhomme dégarni compulsant en esthète un magazine de fesses… Il jura bruyamment, fit claquer la lucarne, regagna au galop le salon décati. Plus personne dans la pièce. Juste un peu de fumée, l’odeur du tabac tiède et les masques hilares, qui lui tiraient la langue ou lui montraient les crocs.

Utopia (épisode 3)

La porte s’ouvrit d'un coup, sans un bruit. « Monsieur ? » La voix était douce, flûtée, teintée d’un léger accent. Mais où était la tête ? Ah, oui, d’accord, bien plus bas, au niveau de son plexus… Il se sentait soudain gigantesque… « Monsieur ? », reprit le nabot, un turban sur la tête, mâchant tranquillement une petite pipe d’écume.

Ciel ! Qu’il était petit ! Et cette peau sèche ! Ces yeux de bakélite et ces dents de poisson ! Un Indien, jaugea-t-il... Ou bien un Bengali... H.S…. Hridayesh Singh ? Harshad Sanghvi ? Harbhajan Sivaramakrishnan ?

« Monsieur, bonjour Monsieur, euh, je veux dire bonsoir, c’est avec, euh, enfin, je viens vous signaler, euh, je suis votre voisin, si, si, au fait, bâtiment A, à droite et… » Quelle honte ! Il était pathétique. « Mais monsieur, entrez donc, vous prendrez bien un siège », reprit l’avorton en s’effaçant devant lui. Il bafouilla, hocha deux fois la tête en murmurant « non, non… ». Devant lui, crucifié sur le mur du couloir, un… Christ ? en bois de santal le fixait d’un regard exalté. «Par ici, je vous prie.... » Il avança d’un pas dans l’ombre de l’entrée.

Le petit homme le conduisit en traînant ses savates dans une pièce rance et sombre, qui donnait sur le boulevard. Une enseigne blafarde clignotait dans la nuit. Hôtel Néo. Hôtel Néo. Hôtel Néo. « Même disposition que chez moi, même vue », songea-t-il. « Deux pièces, coin cuisine, chambre sur cour, salon sur rue. » Son hôte contourna une table basse dans l’obscurité et actionna un plafonnier. Il sursauta d’un coup.

Les murs étaient constellés de masques... extraordinaires... Et, en matière de masques, pourtant, il s'y connaissait : raide dingue d'exotisme, sa mère l’avait contraint tout jeune à de fréquentes visites au Musée des arts premiers. Et même si l’essentiel de ses souvenirs consistait en stupides jeux de « pince fesse » exercés à l’encontre de sa soeur Noémie, l’acharnement maternel avait fini par porter quelques fruits. Visages dogons, hopis, aztèques, micromélanésiens, béninois, maoris… Il se rappellerait longtemps ces visages en bois ou en terre, ces joues transpercées d’os, de nacre, de pierreries... Ces canines aiguisées, ces rictus d'Enfer qui dansaient la sarabande dans sa tête et avaient longtemps terrifié ses nuits. Tout cela était bien loin, certes, mais il en était convaincu : aussi loin qu'il s'en souvienne, il n’avait jamais contemplé ce qu’il avait sous les yeux aujourd’hui.

Toutes les civilisations du monde – ou d’ailleurs – étaient mêlées dans ce pandémonium de tronches ahurissantes, de faciès inouïs. La trompe de Ganesh, les oreilles d’Anubis, les cornes de Chango, les dents de Mictlantecuhtli... sans compter les écailles, griffes, groins, tentacules… qui s’hybridaient grotesquement pour former le plus affreux trombinoscope qu’il ait jamais vu. Un bouillon de cultures, une partouze de mythes…

« Monsieur ? », coupa le gnome, en rallumant sa pipe.


Utopia (nouvelle, épisode 2)


Bref, impossible de savoir. La boîte aux lettres était restée anonyme et le carton élimé coincé sous le judas en guise de plaque laissait planer le doute sur toute identité. Deux lettres tarabiscotées y étaient tracées à l’encre violette : il avait péniblement décrypté un H et, beaucoup moins sûr, un S.

H.S… Horatio Serbanoiu ? Harvey (Lawrence) Selznick ? Hubert de Salembrun (et Madame) ? Henriette Sureau alias « M’zelle Jenny-Lou » ? Aucun de ces fantômes ne lui avait jamais en tout cas ouvert la porte lors de ses premières visites excédées. Mais ce soir, ce soir, il allait le coincer…

Dix-neuf heures trente, cinquante, vingt heures… Le soleil désertait lentement la cour qui s’emplissait d’odeurs, de voix, de vie. « Mm’ââmes Messieurs, bonsoir… », attaquaient top synchrone les siamois du JT, d’un ton faussement tonique, bizarrement modulé. Le tintement des fourchettes ponctuait la rumeur des mâchoires, ça sentait la merguez, le chou-fleur, le curry. Un rire de mioche fusa, suivi d’une claque, de pleurs, de cris. « T’es vraiment rien qu’une brute, Marcel ! », s'égosillait une femme, l'homme braillait d'une voix grasse : « T'en veux p't-être une, aussi ?! » Tapi derrière France-Soir, Levesque avait repris son poste, détournant régulièrement la tête pour rencarder sa gorgone mamelue.

Vingt heures vingt, trente, cinquante… Le ciel saumon virait au noir… Les lumières s’allumaient, un peu partout, sauf chez LUI. Les dîneurs repoussaient leurs assiettes, soupiraient comme des phoques, brutalement alourdis. A la téloche, c’était la guerre : Stallone cassait du « niac » au troisième, Bruce Willis de l’arabe à l'étage du dessus. Un moment, venu des combles, le chant de Bob Marley tenta de s’immiscer mais la pub tonitruante le réduisit au silence. Babylone déchaînait ses phalanges de lessives, de couches-culottes, de jus de fruits frais.

Vingt-et-une heure deux, cinq, sept, et quart… La nuit se faisait épaisse… Il commençait à s’impatienter. Il devait avoir l’air grotesque, le nez dépassant des rideaux, à l’affût… Manquerait plus qu’on lui fasse une réputation de voyeur, il avait déjà l’étiquette de vieux garçon maniaque, ça allait bien comme ça, merci… Bon sang, ça y est, de la lumière en face… Jésus alléluia ! L’oiseau était au nid !

Il attrapa ses clés et fouilla un sac poubelle pour récupérer un des « corps du délit ». Brandissant le mégot entre pouce et index, drapé dans sa vertu, il déboula dans le hall, contourna la loge vide du concierge (dans ce repaire de fous, tous les postulants avaient renoncé), s’engagea dans le couloir de droite, pila net au bout de trois pas et, en l’absence de sonnette, empoigna le heurtoir de la porte.

Ah ça ! Quel drôle d’objet, et quelle étrange forme ! On aurait dit un de ces triangles d’illusionnistes qui semblent se tordre en tous sens et dont la perspective égare l’œil non averti. L’alliage utilisé était d’aspect métallique mais il n’en avait jamais vu de si léger. C’est bien simple, il pouvait soulever l’affaire du bout du doigt et… BAM ! BAM ! Le son était ENORME - un gong dans une grotte frappé par un bonze forcené – sans aucun rapport avec le poids de l’objet.

Il examina anxieusement la porte - ce n’était pas le moment de tout défoncer – mais non, aucun dommage, la peinture n’était même pas écaillée. Il se redressa, serra les mâchoires. BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! Allez, ce n’était pas le moment de ramollir, de la jouer petit bras, geignard, gentil... « Bonsoir Monsieur ! » C’est ça, il fallait être ferme, tout en restant courtois, vieille France, digne indigné. « Monsieur, je voudrais vous faire part de ma déconvenue… » Non, non, non, beaucoup trop poli. Il fallait un soupçon de menace, un éventuel recours à la maréchaussée. « Monsieur, ma patience est à bout et je tiens à vous dire… » BAM ! BAM ! BAM ! Il colla l’oreille au chambranle de la porte. Silence. Aucun bruit. Merde alors! On se foutait de sa gueule ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BA…


Utopia (nouvelle, épisode 1)


Il entrouvrit la fenêtre de sa chambre avec appréhension. Et voilà… C’était encore plus crade que d’habitude. Des mégots répandus partout, trempés par l’orage du matin, collés sur le pavé comme des mouches. Il en ramassa un, la mine dégoûtée – les fumeurs étaient des drogués, des irresponsables – examina la torsion du filtre et l’étrange logo à demi calciné : Utopia… Non, décidément, il n’avait jamais entendu parler de cette marque. Un truc étranger, sans doute…

« Toi, t’es vraiment un porc, putain ! », maugréa-t-il en direction des volets désespérément clos du rez-de-chaussée du bâtiment B, avec qui il partageait la courette. Ce ne pouvait être que LUI : le gros des immondices se trouvait dans le périmètre immédiat de SON embrasure et quelques coulées noirâtres maculaient les panneaux de bois peint, autour des étroites « meurtrières » en forme de coeur. Le salaud devait balancer ses merdes à travers, ni vu ni connu, d’une pichenette. « Mais comment peut-on fumer autant ? », s’indigna-t-il en enfilant un pantalon. Cette fois, il en avait assez. Cela faisait des mois qu’il ramassait ces saloperies de mégots, qu’il en remplissait des pleins sacs poubelle.

Il sortit dans la cour, toqua trois coups de semonce… et puis tambourina, du poing, du coude et du pied. « Aaaah !! Bon sang ! Keski s'passe encore ?! », explosa la vigie du deuxième, bâtiment A, de son côté. « C’est rien, M’sieur Levesque, encore ces foutues clopes, j’vais écrire au syndic, ça peut plus durer ! », s’excusa-t-il d’une voix geignarde. Allez casse-toi vieux con, va retrouver mémére, c’est l’heure du Juste prix ou de tes mots croisés...

Il tendit l’œil à travers un coeur. Mmmmouais… Y’avait des rideaux de gaze et la pièce était sombre, on distinguait vaguement une armoire, un lit… Mais bon, c’était décidé, il irait frapper de nouveau ce soir à la porte de cet empaffé. Aux alentours de neuf heures du soir, il devrait être là : d’ordinaire, à cette heure-là, on voyait de la lumière filtrer sous le volet.

C’était quand même bizarre… Il habitait ici depuis… oui... presque deux ans déjà… et il n’avait jamais vu cet abruti. Tous les autres, il les connaissait, ceux du A comme du B, proprios, locataires, squatteurs, célibataires, couples, familles, retraités… Une belle collection de tarés… Dans un vieil immeuble comme celui-ci, bourré de vis-à-vis et de cloisons fragiles, tout se savait très vite, surtout en cette période estivale où chacun faisait son guignol au balcon, où plus rien, vraiment, n’était privé : le score du club de foot, les disputes conjugales, le gigot du dimanche, les coïts routiniers…

Mais en ce qui concerne le résident du lot n°13 (19 millièmes de la copropriété, d’après le cadastre jauni du syndic), mystère et boule de gommes, personne ne « connaissait ».

Personnellement, il pressentait un homme, un brun patibulaire, hirsute et débraillé. « Un ‘pas d’chez nous’, jeune homme », confirmait le vieux Levesque, « un rustre balkanique, roumain ou albanais... » Mais d’autres versions existaient. « Un beau blond, peau de lait, accent américain, allure sportive », gloussait le jeune Enzio d’un air gourmand. « Un jeune couple charmaaaant, discret, simple, catholique », certifiait Mme Bernier, veuve de pianiste. « Une fille un peu vulgaire, genre ‘poule’, t’vois ce qu’on veut dire ? », balançaient Nénette et Simone, « rangées » depuis peu.


Couvre-feux (comptine de fin du monde)

Tour d’honneur
il fixe
la flamme
bandé tendu vers elle
pour ne pas
qu’elle chancelle
il l’exhorte
il la défie de croître

et puis
la flamme
s’éteint.

Beau parleur
il attise
la flamme
en y jetant ses vieux
serments
il promet
désormais
il sera sage

et puis
la flamme
s’éteint.

Sans pudeur
il supplie
la flamme
de lui donner
un peu
de temps
il commence
tout juste
à comprendre

et puis
la flamme
s’éteint.

De fureur
il maudit
la flamme
c’est une chienne
si peu
fidèle
elle ne donne
que pour mieux
reprendre

et puis
la flamme
s’éteint.

(Doux) rêveur
il bénit la flamme
elle brillera
toujours
dans la nuit
pour les siècles
des siècles
et plus encore

et puis
la flamme
s’éteint.

Game over
il souffle

Creschiendo

- Deux bourgeois au maintien très digne manquent de se frôler en se croisant au coin d’une rue. « Après vous, Monsieur, je vous en prie », se répand aussitôt le premier en s’effaçant ostensiblement. L’autre bafouille, rougit, proteste… et finit par obtempérer, après mille courbettes, ronds de jambes, chatteries. « Vous êtes bien aimable, Monsieur, merci. » Puis il tire vivement sur la laisse pour tenter d’entraîner son effroyable cerbère, un chien-loup noir et feu qui gronde et claque des dents.

- Deux hommes d’âge mur, très correctement vêtus ma foi, s’effleurent en se croisant au coin d’une rue. « Pardonnez-moi, Monsieur », s’excuse le premier en ménageant aussitôt un passage, « après vous… » L’autre sourit, hoche gracieusement la tête et obtempère: « Merci ! » Puis il tire vivement sur la laisse pour entraîner son énorme molosse, qui regimbe et montre les dents.

- Deux individus ordinaires – presque anodins – se bousculent légèrement au coin de la rue. « Pardon », fait le premier en s’écartant un peu. L’autre hoche la tête et avance en tirant derrière lui son gros chien (qui n’a pas l’air commode).

- Deux types se rentrent dedans au coin de la rue. « S’cuse! », lâche le premier en poursuivant son chemin. L’autre fronce les sourcils, grommelle quelque chose dans sa barbe et poursuit à son tour en ramenant sèchement son chien.

- Ils se télescopent au coin de la rue. « Merde alors ! », fulmine le premier, « la politesse, c’est pour les chiens ? » « Qu’est-ce t’as, toi ? T’es donc pas jouasse ? », s'énerve l’autre en tirant son drôle de clebs à poil fin.

- Ils s’emboutissent au coin de la rue. « ******* ! », explose le premier, en élevant brusquement la main. « *******, ****** de ****** de ****** !! », hoquette l’autre, en se réfugiant derrière son poing. Puis il tire violemment sur la laisse qui étrangle sa pauvre bestiole, hybride presque glabre d’on ne sait trop quoi.

- Lancés à toute vitesse, les deux corps se heurtent de plein fouet au coin de la rue. « Huuuumph ! », ahane l’un, assénant un méchant swing du droit. « Raaah ! », écume l’autre, retournant un coup de genou mesquin. Puis il ramène brutalement la laisse qui étrangle son invraisemblable créature, lisse et rose comme un fœtus géant.

- Ils se jettent l’un sur l’autre, poitrail contre poitrail. « Aaaarf ! », aboie l’un en lacérant le museau ennemi. « Grrrrrrrrrr ! », gronde l’autre en déchiquetant l’oreille honnie. Puis il tire violemment sur sa laisse : la créature rose, derrière, gémit.

- La mêlée est féroce. Les mâchoires s’entrechoquent, les canines étincellent, le sang jaillit. Soudain, l’un des deux fauves bat en retraite, la queue basse, les oreilles fléchies. L’autre parade, hérisse le poil et puis tire la laisse qui flotte derrière lui. A l’autre bout, l’homme nu sanglote : « Après vous, Monsieur… Je vous en prie… »



jeudi 7 décembre 2006

Slam (in progress)

Le slam m'est assez étranger ; il me fascine par sa fougue, son énergie et aussi (est-ce lié ?) par son relatif manque d'humour. C'est ce que j'ai essayé de retranscrire ici, en en profitant pour me reposer la question qui tue : "mais pourquoi oui pourquoi écris-tu ?"



Hep ! Blanc-bec !

Pourquoi qu'tu t'astiques

la pointe bic ?

T'as un truc à transmettre ?
Une lueur, cher maître ?
Un point de vue ? Une vision ?
Un paradigme béton ?

Non ?

Hep ! Blanc-bec ! Pourquoi qu'tu t'astiques la pointe bic ?
Hep ! Blanc-bec ! Pourquoi qu'tu t'astiques la pointe bic ?

T'as les nerfs ? T'as la rage ?
T'entres en guerre à chaque page ?
Tu crois encore (rires) que la force du verbe en action
peut nous sortir de notre torpeur notre cocon ?

Non ?

Hep ! Blanc-bec ! Pourquoi qu'tu t'astiques la pointe bic ?
Hep ! Blanc-bec ! Pourquoi qu'tu t'astiques la pointe bic ?

T'as du souffle, en stock ? Un supplément d'âme ?
Du désir, encore ? L'envie d'raviver la flamme ?
De ranimer le beat la pulsation
dans nos coeurs lymphatiques flaccides nos coeurs de moutons ?

Non ?

Ou tu veux juste faire voir
comme y jettent,
tes mignons petits mots de poète ?

Comme elle brille bien
hi-hi, comme elle reluit
à force de la frotter partout, ton ironie ?

Hep ! Blanc-bec ! Pourquoi qu'tu t'astiques la pointe bic ?
Hep ! Blanc-bec ! Pourquoi qu'tu t'astiques la pointe bic ?

mercredi 6 décembre 2006

Flibustiers de la rame (17 et fin)

Ligne 15 (Châtelet – ?????)


Ils montent à l’abordage… Ils sont tous là…

Les clodos vocifèrent, rigolent… aident une jeune fille à grimper. Ils se sont inondés de Fabergé.

La vendeuse de L’Errant arrache en sifflotant les pubs pour magazines (qui pendouillent du plafond de la rame comme les seins de Claire Chazal ou bien de Britney Spears).

La sourde-muette nous lance des dauphins. Le petit « paki » des pralines.

Le black à dreads claironne

Ceci… est

un détourrrrnement de train !!!!!



Aussitôt la môme Prévert part en saltos tout au long de l’allée centrale. Le chuinteur crache du feu. Phèdre fait sa folle (le catho ni vu ni connu entreprend de tâter le cul dodelinant de sa copine).

« Mouloudji » a troqué sa folk pour une Fender… qu’il branche sur un ampli… (il porte des lunettes noires, une chaîne en or).

Le « grand » tzigane allume sa boom-box (qui ne crachote plus… qui pulse un son de la mort). Puis il ligote l’accordéoniste pendant que le saxo attaque, haut, en si bémol !

Il… Il le tient !

Le « petit » tzigane entonne un rock’n’roll !

Michel Étienne Henri
François le rejoint... Il se déhanche... Mieux que Vince Taylor ! Le métro repart dans un train d'enfer !

…chains arrêts : ... York ! Cuba !
Sal….. de B.hia !
Les crat…. de la Lu..


L’androïde peine à se faire entendre. Il abandonne… Un vieux soupire, à côté de moi :

Allons bon… C’mois-ci, ça fera jamais qu’le cinquième…




Flibustiers de la rame (16)

Ligne 6 (Boissière – Trocadéro)


Où ça ?

Ah oui… là, devant… agrippé au « pilier » central… Comment ? Comment qu’il dit qu’il s’appelle ?

Michel ?

Non, non, j’ai pas capté… Sa voix est bien trop faible… et ce… wagon qui grince, dans les tournants…… !!

En tout cas, il est propre… lui… (Henri ?) Bien rassurant : petit, blanc, la quarantaine… rasé avec soin… des pattes d’oie sous les lunettes… une besace de toile verte… qui lui donne l’air… d’un vieil étudiant… d’un bibliothécaire… d’un employé des Postes… collectionneur de timbres… ou bien de cerfs-volants…

Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il dit ? Ah non, c’est agaçant ! Il pourrait faire un effort, parler plus fort, projeter sa voix… (François?)

Tu me diras… On la connaît, sa ritournelle… On connaît les paroles, en gros la mélodie…

Oui… mais y’a le jeu de scène… la touche personnelle…

Ils ont chacun leur style, tu vois… leur registre… leur petite palette de sentiments…

La pitié, à elle seule, c’est rarement suffisant… Il faut un peu de dégoût, de menace implicite, de peur, de culpabilité… Faut du spectacle enfin ! D’ailleurs c’est tout ce qu’ils ont à offrir… à nous vendre… On y a droit !

Mais lui, là… rien de tout ça… Il est… terne…

Il n’a aucun sens du public… Tiens, regarde-le, là… Il lâche son pilier, enfin, il prend son envol… mais le métro est presque arrivé…

Les gens se lèvent… le bousculent… Lui, il s’efface, il s’aplatit… Il attend que tout le monde soit parti…

… pour traverser la rame à toute vitesse, sans jamais lever les yeux vers les rares mains tendues…

qui n’insistent pas… qui retombent…


Tant pis pour lui. On va quand même pas lui courir après !

Faudra bien pourtant qu’il apprenne… (Étienne ?)





Flibustiers de la rame (15)

Ligne 10 (Av. Émile Zola – La Motte Picquet Grenelle)


Un bougonnement, derrière…

Nan… merci… j’en veux pas…

J’ai dit j’en veux pas… d’ton truc !

Mais qu’est-ce qu’elle a, celle-là ? Faut lui parler en quoi ?
Y’en a marre d’se faire emm… toutes les 5 secondes !


Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ?

Qu’est-ce que vous dites… ?


La jeune fille arrive à notre niveau, impassible (nous : mes voisins et moi ; mes voisins : un gros gamin, sa probable mère). Elle nous tend à chacun un petit truc en plastique… Le gosse lui arrache le sien. La mère décline. J’examine le mien… C’est… c’est un porte-clé ! Un dauphin… irisé, bleu turquoise ! Et… il y a un mot avec, un papier tout fripé que je déplie doucement où je déchiffre :

sourdEmuet. NÉE COMME CA.
Si vous pouvez m’aidÉ. Merci pour gentileSse.

Je l’absous de ses fautes, en exultant (j’y crois pas ! un dauphin... bleu turquoise !)… Je relève les yeux… La fille est déjà loin… Vite ! Vite ! Elle va revenir… Vite… je prépare ma monnaie… quand je sens braqué sur moi… un regard… host…

C’est… c’est le gamin. Il tire une tronche pas possible. Il tripote hargneusement son… tapir ?... sa girafe ?... son fourmilier géant ? En tout cas c’est très laid. Comparé à mon dauphin… À la pureté de son fuselage… « Regarde, regarde comme il nage bien ! », je démontre au gamin, «Splaaash ! splaaaash ! de vague… en vague… »

Soudain le gosse bondit, m’agrippe le bras… mon dauphin s’envole… loin… au-dessus des vagues… Il agite sa caudale… Adieu, copain ! Il… s’écrase… le rostre contre la fenêtre…

Il… il est cassé. Défiguré. Je regarde le gosse… il se bidonne… Sa mère lève la main… laisse tomber… « Qu’voulez-vous, j’ai tout essayé… », ses yeux charbonnent.

Mais déjà la jeune fille revient. Je lui tends son argent, la mort dans l’âme.

Elle passe, sans un regard. Derrière, on entend l’énervé

M’enfin… Comprenez… J’pouvais pas d’viner…

qui s’excuse.

Flibustiers de la rame (14)

Ligne 7 (Censier Daubenton – Les Gobelins)


Je… J’le connais, çui-là…

Oui… J’l’ai déjà vu…

À Lyon… ou à Marseille…


On n’oublie pas une gueule comme ça : ravinée, ravagée… on dirait Keith Richards avec la coupe de cheveux d’un moine russe (ou des jeunes branchées la saison dernière).

On n’oublie pas cette carcasse voûtée…

Et ce saxo… oxydé, cabossé, rafistolé avec du scotch…



Ca y est, il attaque! Les veines de son cou jaillissent, lui font une collerette violacée.


Il joue à bloc, dès le début… oui… oui, je me souviens…

Trop vite, toujours…

Trop fort…

Systématiquement à côté… Comment fait-il... pour éviter à la fois le dièse, le bémol, le bécarre ? Ses sons flottent dans une dimension inexplorée, interdite à l’oreille humaine…

D’ailleurs, il le sait. Ça se voit. C’est son drame.

Il nous jette des regards furibards en soulevant sa trompe d’or…


BÉOOOOOOOTIENS !

barrit-il,

PAUVRES CAAAAAAVES !
VOUS N’Y CONNAISSEZ RIEEEEEEEEN…
AU FREEEEEEE-JAAAAAZZ…




Il sort sans demander son reste et nous englobe dans son bras d’honneur.

Flibustiers de la rame (13)

Ligne 8 (Boucicaut – Balard)


‘Dames Messsshieurs shm’excuse d’vous ‘portuner au cours d’vot’trasshet vous vous dites qu’essshki nous veut encor’ shui-là sh’est vrai vous avez malheureussshement l’habitude…


Mouais ‘Dames Messshhhhieurs, sh’avez pas tort sh’est vrai, pourtant comme vous l’shavez shans doute l’exishhhtenshe est une shienne pour nous aut’ les plus frassshiles

Shm’ppelle Shean-Paul ‘Dames Messshhhhieurs, shors d’prisshon shui shans boulot ssshans reshourshes à la rue et la rue sssssh’est dur vous l’shavez sh’vous raconte pas après quoi vous sharriveriez p’us à dormir ouais franshement moi shvous l’dit la rue ou la prisssshon shest quek shose que sh’shouaite bien sshur à persshonne mais qui peut arriver À SSsHACUN D’ENTRE NOUS !!!!

Pourquoi me regarde-t-il ?


En p’ush sh’ai le shida voyez les médicashions sha coûte passhez-moi l’expresshion la peau des fesshes et pi sh’ui tout cassé sh’shupport’ p’us non p’us la méthadone

Alors sh’vous demande sholennellement ‘Dames Messshhhhieurs shi vous shaviez l’amabilité sh’dirais même la grandeur d’âme

d’pouvoir m’donner


p’tite pièshe, ticket reshtaurant…

voire même un shimple titre de transhport...


ben j’vous dirais mershi ‘Dames Messshhhhieurs

mershi du fond du cœur


Bien shur shui aushi ouvert à toutes proposhishions… Sh’veux dire
shi vous avez du travail… N’import’ quoi… Sh’ui preneur…

Sh’prend ausshi les biff’tons et la carte de crédit…. Hi ! Hi !

S’EST… SH’EST D’L’HUMOUR !!!!


Il avance en agitant une cannette vide.


P’tite pièshe, ‘Dames Messshhhhieurs… ? Ticket reshtaurant… ?

P’tite pièshe, M’sshieur… ?

….


’Dame… ?


Flibustiers de la rame (12)

Ligne 3 bis (Saint-Fargeau - Gambetta)


respire le bon air / mais fais gaffe BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIP ! KLANG ! ♪ tous les jours des mômes meurent d’en respirer un peu trop / ♫ Alors fais attention / et marche dans les rues au hasard / à n’importe quel coin / de n’importe quelle rue / tu rencontreras n’importe quel type / ♪ qui te proposera n’importe quoi / ♪ diamants, diadèmes / mais prends-les dans tes mains, jette-les par terre / ♫ ça se brise comme du verre / C’est Paris et à Paris rien n’est pareil / Bien le bonjour, M’sieurs Dames ! Vous n’avez rien, j’espère, contre le piano à bretelles ? et la poubelle est pleine depuis si longtemps / qu’y a plus d’place pour nos déchets à nous / c’est Paris, et à Paris, y’a rien a faire Il est au bal musette Un air rempli de douceeur Qui fait tourner les têtes Qui fait chavirer les cœurs Tandis qu'on glisse à petits paaaaaaas et Paris, y’a rien à faire / Paris, ville de nos rêves / La poubelle est pleine depuis si longtemps / qu’y a plus d’place pour nos déchets à nous / juste rien à faire / juste marcher dans les rues / marcher dans les rues et attendre / qu’y fasse un peu plus jour / qu’y fasse un peu plus chaud / qui fasse un peu d’amour ♪ / Ah ! ville de mes rêves, que feras-tu quand tu resteras seule, pourrie / ♫ des ruines un peu partout ? / Hé mec ! Mec ! Comment t’épelles Paris ?/ Paris ? P-A-R-I-S / Non! non, non, non ! / Paris ça s’épelle M-E-R-D-E C’eeeest la java bleue La javaaaaaa la plus beeeelle Celle qui ensorceeelle la poubelle est pleine depuis si longtemps / qu’il n’y a plus d’place pour nos déchets à nous / C’est Paris / Paris ville de nos rêves / Mais Paris y’a rien à faire / juste marcher dans les rues ET QUE L'ON DAANSE LES YEUX DANS LES YEUX AU RRYTHME JOYYYYEUX

MAIS.... ! MAIS QUELLE DAUBE, CE DISCMAN !!



Flibustiers de la rame (11)

Ligne 1 (Porte Maillot - Argentine)


Pourquoi ce mouvement, là-bas… ? Au fond du train… Ce brouhaha… Ces gens qui s’écartent ?

Mais… mais pourquoi court-il, celui-là ? Ce jeune « paki »… ce vendeur de pralines… Il… Il en sème partout dans sa course…

Il est souple, notez… Regardez comme il se faufile au milieu de ce groupe de vikings effarés… qui agrippent les sacs, leur blonde progéniture… qui reforment vite fait le carré derrière lui : le père, poitrail devant… comme chez les bœufs musqués de l’Arctique…

Ça y est ! Le voilà ! Il contourne ce type, file, à côté de moi… Il grimace… Il transpire…

Où va-t-il donc, comme ça ? Il n’y a qu’une seule (longue) rame dans ce train, mais il va bientôt arriver à la fin… Et puis… les voilà…

Les pralines craquent… le sol vibre… sous les talons de leurs godillots.

Ils sont trois : deux hommes, une femme, les cheveux courts, grands, athlétiques. Ils soufflent régulièrement. Ils ont des matraques à la ceinture.

Tout le monde s’écarte. Ils gagnent du terrain… quand une sonnerie survient, puis une voix d’androïde qui nous annonce le prochain arrêt du train qui nous « informe »

Signalez tout colis suspect
Surveillez vos bag…



Le train vire, brutalement. On ne voit plus rien, devant. On entend une clameur… Le train freine…

le quai nous « flashe »

… le train s’arrête. Les portes s’ouvrent. Ca monte, ça descend. Ca soupire. Ca s’agglutine. L’androïde adjure au milieu du boucan


… attentifs, ensemble !


Une sonnerie, encore. On repart, mécontents. C'est qu'on aurait bien voulu savoir…

Le train remonte le quai… On mate. On… on voit un attroupement !

On dirait… Oui…

Un vigile est au sol, entre ses deux copains. Il se tient des deux mains la cheville.