Seules leurs jupes bougent encore elles bruissent s’entortillent viennent doucement mourir rendre l’âme à leurs pieds.
Silence.
Stupeur.
Et puis, la musique revient…
Ku-dum… ku-dum…
D’abord les timbales, légères…
Et puis la flûte…
Ondoyante, caressante (bien que sonnant du nez), elle s’insinue, elle s’entrelace, elle nous murmure qu’elle a vu quelque chose au loin, quelque chose qu’elle annonce, qu’elle appelle, qu’elle désire : le retour du rythme…
Un homme, jusque-là à l’écart, s’avance au centre de la piste, au milieu des danseurs, du cercle. Il se poste derrière une toison déroulée à terre : une peau de mouton teinte en rouge.
Il enlève son grand manteau brun : dessous il est tout blanc – bas, jupe, gilet, chemise – à l’exception des chaussures, de la ceinture (noires, toutes deux) et, sur la tête, d’un très haut chapeau rouge, comme un grand pot de brique, qui paraît pourtant si léger…
Ku-dum… ku-dum…
Il embrasse son manteau, le laisse glisser au sol. Rien ne le distingue des autres, à dire vrai : oui… oui… c’est l’un des leurs, un danseur, un fidèle… Un homme, c’est tout… en dépit de son autorité manifeste : il est au centre, au milieu du cercle, les autres gravitent autour de lui, ils sont tournés vers lui, ils inclinent leurs têtes (et leurs grands pots de briques), ils baissent les yeux…
Il se retourne pour nous faire face : ses yeux eux aussi sont baissés. Il croise les bras sur sa poitrine. Il attend.
On attend.
Ku-dum… ku-dum…
Et à nouveau, le chœur chante, ou plutôt psalmodie… une prière… une sourate… à moins qu’il s’agisse encore, de ce…, de ce prélude, de cette… ode au roseau, dont mon guide vient de me parler (oui, oui, là, juste à côté de moi, le grand type qui dodeline vaguement de la tête, qui regarde sa montre, se gratte le nez).
Ca y est… Il y a eu une indication muette… Un mot de passe, silencieux… Les danseurs lèvent les yeux, se redressent… Les deux maîtres de danse, qui rôdent autour du cercle, scrutent leurs moindres gestes, leurs postures, leurs positions de pieds… Ils portent encore leur manteau, eux, comme les chanteurs et les musiciens de l’orchestre… Ils ont l’air rude, un peu sévère : autour des jeunes danseurs, on dirait de vieux bergers…
Ca y est… nouvelle indication muette… Nouveau mot, jamais prononcé… Un pied du danseur, au centre, vient de se soulever… Aussitôt, ombres jumelles, les autres danseurs soulèvent le même pied. « Le pied droit », me souffle mon guide, soudainement réveillé, « tu vois, ils tournent de droite à gauche, à l’inverse des aiguilles d’une montre, dans le sens… » « Chut ! Chut ! », fait-on derrière.
Il s’interrompt. « Dans le sens de la Terre…», je continue pour moi, « comme le sang dans nos veines… oui…oui… tu m’as déjà tout expliqué… »
Ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Le pied droit, donc, donne une impulsion légère, le talon gauche se met à pivoter…
Le danseur tourne, d’abord presque imperceptiblement – c’est la phase critique : il faut de l’équilibre, de la robustesse, les maîtres de danse froncent les sourcils, font des signes mystérieux – il amorce un premier, très lent cercle, en élevant les bras, une paume tournée vers le ciel (« la paume droite, toujours la droite »), l’autre vers le sol (« tu vois, l’énergie venue du ciel passe par sa main droite, traverse son corps le long de l’axe, en passant par le cœur, en passant par le coeur… »). Les autres danseurs font de même : ils l’imitent – non, ils le reflètent, le réverbèrent, propagent son mouvement…
Le deuxième tour, bien sûr, est beaucoup plus fluide : les danseurs ont pris de l’élan, les jupes frissonnent, se tendent, l’air résiste moins, les talons glissent mieux… D’un coup, leurs nuques se renversent… On voit leurs gorges offertes, leurs yeux soudain fermés...
Troisième tour, ça y est, ils sont lancés, les jupes se déploient, - flouf!, s’épanouissent comme des fleurs des grosses fleurs blanches aux corolles inversées…
Quatrième, cinquième tours…
Je n’arrive plus à compter…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Les visages s’estompent, les corps vacillent…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
...s’évaporent...
on… on voit à travers eux !
Ce sont… ce sont des spectres !
des grands halos…
avec une pointe rouge
feu
des astres
Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…Ku-dum… ku-dum…ku-dum…
Ku-dum…ku-dum…Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…Ku-dum…
Ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…
ku-dum…Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…Ku-dum... ku-dum… ku-dum… ku-dum…ku-dum…Ku-dum… ku-dum…ku-dum… ku-dum…ku-dum…
VVVVVVVVVVdes étoilesVVVVVVVVVVVVVdes étoiles
VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVon ne fait que passer
VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV
VVVdes étoilesVVVVVVVVVVun soleilVVVVVVVVVVVVVV nous
VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV longtemps à tourner
VVVVVVVqui tournentVVVVVVVVVVVVVVVVVV et qui continueront
VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVdans l’espace
Et puis - sur une autre indication muette ? - , tout se fige.
Tout s’arrête.
L’univers disparaît.
Ils….
Ils sont là... face à nous… pétrifiés, d'un coup…
Seules leurs jupes bougent encore elles bruissent s’entortillent viennent doucement mourir rendre l’âme à leurs pieds.

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