samedi 9 décembre 2006

Creschiendo

- Deux bourgeois au maintien très digne manquent de se frôler en se croisant au coin d’une rue. « Après vous, Monsieur, je vous en prie », se répand aussitôt le premier en s’effaçant ostensiblement. L’autre bafouille, rougit, proteste… et finit par obtempérer, après mille courbettes, ronds de jambes, chatteries. « Vous êtes bien aimable, Monsieur, merci. » Puis il tire vivement sur la laisse pour tenter d’entraîner son effroyable cerbère, un chien-loup noir et feu qui gronde et claque des dents.

- Deux hommes d’âge mur, très correctement vêtus ma foi, s’effleurent en se croisant au coin d’une rue. « Pardonnez-moi, Monsieur », s’excuse le premier en ménageant aussitôt un passage, « après vous… » L’autre sourit, hoche gracieusement la tête et obtempère: « Merci ! » Puis il tire vivement sur la laisse pour entraîner son énorme molosse, qui regimbe et montre les dents.

- Deux individus ordinaires – presque anodins – se bousculent légèrement au coin de la rue. « Pardon », fait le premier en s’écartant un peu. L’autre hoche la tête et avance en tirant derrière lui son gros chien (qui n’a pas l’air commode).

- Deux types se rentrent dedans au coin de la rue. « S’cuse! », lâche le premier en poursuivant son chemin. L’autre fronce les sourcils, grommelle quelque chose dans sa barbe et poursuit à son tour en ramenant sèchement son chien.

- Ils se télescopent au coin de la rue. « Merde alors ! », fulmine le premier, « la politesse, c’est pour les chiens ? » « Qu’est-ce t’as, toi ? T’es donc pas jouasse ? », s'énerve l’autre en tirant son drôle de clebs à poil fin.

- Ils s’emboutissent au coin de la rue. « ******* ! », explose le premier, en élevant brusquement la main. « *******, ****** de ****** de ****** !! », hoquette l’autre, en se réfugiant derrière son poing. Puis il tire violemment sur la laisse qui étrangle sa pauvre bestiole, hybride presque glabre d’on ne sait trop quoi.

- Lancés à toute vitesse, les deux corps se heurtent de plein fouet au coin de la rue. « Huuuumph ! », ahane l’un, assénant un méchant swing du droit. « Raaah ! », écume l’autre, retournant un coup de genou mesquin. Puis il ramène brutalement la laisse qui étrangle son invraisemblable créature, lisse et rose comme un fœtus géant.

- Ils se jettent l’un sur l’autre, poitrail contre poitrail. « Aaaarf ! », aboie l’un en lacérant le museau ennemi. « Grrrrrrrrrr ! », gronde l’autre en déchiquetant l’oreille honnie. Puis il tire violemment sur sa laisse : la créature rose, derrière, gémit.

- La mêlée est féroce. Les mâchoires s’entrechoquent, les canines étincellent, le sang jaillit. Soudain, l’un des deux fauves bat en retraite, la queue basse, les oreilles fléchies. L’autre parade, hérisse le poil et puis tire la laisse qui flotte derrière lui. A l’autre bout, l’homme nu sanglote : « Après vous, Monsieur… Je vous en prie… »



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