mardi 10 juillet 2007

Imrimé sur le boubou de ma voisine de train

uittera son père et sa mère

achera à sa femme et les deux

iendront une seul chair. GEN. : 2-24


OMME DONC NE SE SEPARE PAS

DE CE QUE DIEU A UNI. MATTH :19-6.


Mariage soit honoré de tou

t conjugal exempt de souill. HEB : 13-4.

lundi 7 mai 2007

Bout de piste


C’est moi qui l’ai « vu » en premier ! C’est moi qui l’ai dépisté, dès sa rentrée en petite section de maternelle… Conformément à la loi, la directrice de l’école m’avait alerté. Elle décrivait un individu agité, « rétif à toute organisation sociale », « obnubilé par les démangeaisons de sa petite "limace" ». Je lui ai fait passer les tests, personnellement. Le déficit d’empathie était inquiétant. Ce n’était pas tout à fait de sa faute, évidemment, il y avait aussi… l’environnement : le F2 à Villepinte, la présence aléatoire du père… Ses racines exotiques, aussi, sûrement… Mais, bon sang !, n’avons-nous pas remis l’Acquis à sa modeste place, il y a déjà longtemps ?! L’Homme n’est pas libre de choisir entre le Bien et Le Mal, malheureusement… La corruption se niche au cœur de notre ADN comme une larve de trichine dans un jambon mal cuit. Je l’ai vu de mes yeux, si ! si !, il avait ce « quelque chose » en lui : ce regard opaque, cette prédominance de la part reptilienne qu’il exhibait dans ses jeux vicieux et son goût immodéré pour la colle U-HU… En compulsant les archives, j’ai noté quelques similarités avec les profils de Guy Georges et de Fourniret. J’ai créé un fichier. « À surveiller de près ». La directrice a convoqué sa mère pour lui notifier le début immédiat de son traitement à la Ritaline.
...

J’lui ai fait son premier contrôle, il avait quoi - onze ans ? – embryon d’racaille avec une bouille d’enfant, déjà il crachait par terre à notre arrivée… J’me rappelle, on l’avait soigné, on l’avait traité comme un grand – allez ! jambes écartées ! tête sur l’capot d’la bagnole ! Lui l’avait pas moufté… « Çui-là », j’m’étais dit avec genre du respect, « cui-là, je me le garde… ». Ensuite, on s’est plus quitté pendant quelques belles années : j’l’ai vu grandir sous mon nez, s’mettre à cloper, à la 8/6 et au tarpé, traficoter, sécher l’école, s’emmerder comme un rat, traîner là où il fallait pas : dans sa cage d’escalier, au pied de sa cité, dans le bus, sur les terrains vagues… J’l’ai pris sous mon bras, j’lui ai appris deux-trois trucs d’close-combat, j’lui ai moi-même passé au poignet le jour de sa majorité ma plus belle paire de pinces… Venait de piquer un scooter, fallait fêter ça, on l’a emmené au commissariat, on l’a foutu à poil devant deux bleus du Haut Jura qu’avaient jamais vu d’bite d’Arabe ! Là y m’a déçu, y s’est vexé, l’a tout cafté. Une couille de bœuf carotte est venue faire son cinéma, a chié un rapport bourré d’éthique ceci d’éthique cela… Nous on a fait remonter son casier, l’était pas du genre à aller au caté, le rapport s’est égaré… On lui a rendu visite, après, sa mère a sorti le thé, nous – bande d’empotés ! –, on a cassé le sucrier et la table en verre… L’a fini par piger, y s’est excusé. Sans rancune, j’lui ai emprunté quelques vieux CD de rap oubliés par son père. Qu’est-ce vous croyez ? Moi aussi dans l’temps j’ai kiffé Snoop Dog et KRS-One !
WooP-woop ! That's the sound of da police ! WooP-woop ! That's the sound of the beast !
Lors de sa première mise en examen, si je me souviens bien, il souriait : comme tous les apprentis voyous de son tempérament, il salivait à l’idée de l’emprisonnement, période propice à l’endurcissement, à l’échange de bonnes pratiques… Pourtant, pour ne rien vous cacher, ses débuts dans la criminalité ne nous ont guère impressionné. Il a suivi le cursus du « client » de bas étage : guetteur, mulet, vendeur de résine de cannabis au microdétail… Bien sûr, quand il s’est (péniblement) hissé au niveau de la « savonnette », nous l’avons versé au dossier « Menus trafiquants » où il a grenouillé pendant de longues années avec les autres petits caïds de quartier, enfants pourris gâtés par l’humanisme bêlant et les vidéoclips. Tout semblait cependant indiquer qu’il resterait à jamais un de ces seconds couteaux que nous ne prenons la peine d’alpaguer que pour en faire des balances. Son incursion dans l’univers des drogues dures n’a d’ailleurs pas tardé à révéler sa nature de lavette : on ne plaisante plus, dans ce monde-là, on a quitté le pays joyeux de la marijuana, on comprend que l’on ne survivra pas longtemps si l’on n’est pas un fils de pute authentique. Après, vous le savez, il a tenté de se recentrer sur le cœur noble du métier : attaques à main armée, effractions par voiture bélier, trafic de cartes bancaires, de métal… Mais là c’était la cervelle qui manquait ! L’organisation, les réseaux, la logistique… Le crime tel que nous l’entendons ici est une filière pointue : un QI raisonnablement élevé n’est pas de trop pour acquérir les compétences spécifiques indispensables à la survie et au profit dans un milieu toujours plus concurrentiel ! Ses tentatives, solitaires ou à la « tête » de son gang de pingouins, échouaient pour la plupart si pathétiquement que nous en vînmes à éprouver une sorte de compassion… Il faisait de la peine, ce garçon ! Nous l’exhortâmes à considérer une reconversion. Dans un sens, il nous a pris au mot, j’imagine.
On l’a traqué à travers les prés gorgés d’eau et les mornes hêtraies qui séparent Auxerre de Laroche-Migennes. Dès la sortie du car, on a senti bouillonner le limier en nous, on s’est retenu pour ne pas hurler comme des Saint-Hubert. « Bloodhounds », disent les Anglais. Chiens de sang. Son sang, on nous l’a fait humer sur une serviette à demi coagulée qu’on venait de retrouver, dans la piaule miteuse des faubourgs de Sens qui leur servait de planque, au milieu des chaussettes sales, des versets purificatoires adressés au Parisien et à l’AFP, des cartouches de 9 mm, des bouteilles de gaz. Les autres, on les avait déjà coincés, cons qu’ils étaient, après la course-poursuite du boulevard Raspail, ils n’avaient pas trouvé mieux que revenir chez un oncle, chez une sœur… Au bercail… Mais lui, depuis la mort de sa mère, il n’avait plus nulle part où aller, il était blessé, il était repassé par la planque où, d’après le légiste, il avait réussi à extraire la balle avec une fourchette avant de cautériser son bras sur une plaque. Le lendemain matin, un môme de Joigny l’a vu larguer sa voiture en bord de départementale, le capot fumait. « Il a pris le sentier, là-bas, il avait des longs cheveux sales, on aurait dit un indien. » On a sorti les cartes IGN, tracé une série de cercles, réparti la meute en trois clans. On s’est élancés, puissants et légers, nos fusils mitrailleurs collés au flanc. On l’a débusqué, quelques heures après, dans un bosquet, tout près de l’Yonne. Il a plongé, s’est écrasé la gueule dans un mètre d’eau verte, a barboté vers le « large », glissant, trébuchant… C’était du gâteau. On a tiré quelques rafales dans l’eau. Il s’est figé. Il a fait face. Son bras gauche avait recommencé à saigner. Il frissonnait. Il était couvert de vase. Un indien… Pffff… Un crevard pouilleux, en bout de piste… Il a levé le bras droit – au bout y’avait un Beretta – j’ai épaulé, guetté sur les lèvres du chef : « FINIS-LE ! » On est resté comme ça, trois bonnes secondes, lui et moi, mes yeux dans ses orbites… Il a jeté son flingue, sans dire un mot, il nous a tourné le dos, à nouveau, malgré nos aboiements, nos rafales, il s’est avancé, il s’est immergé dans le ventre de la rivière… Mon doigt s’est crispé sur la détente, j’allais lui exploser la tête quand elle a disparu, presque sans remous, comme gobée par un silure. On a eu beau draguer le coin jusqu’au soir, son corps n’a pas resurgi. « Il voulait 70 vierges? », a épitaphé le chef, « il aura les restes d’Émile Louis ».


dimanche 4 mars 2007

En sortant de la maison d’Anne Frank

En sortant de la maison d’Anne Frank, j’allume une cigarette.

Je m’acharne sur mon briquet. Il y a du vent.

J’attends Juliet, qui traîne aux toilettes, j’observe les gens qui sortent : certains murmurent, beaucoup se taisent, tout le monde rajuste quelque chose : une fermeture éclair, une pensée, un bonnet, un gant…

Une petite fille s’élance au dehors, son rire résonne. Sa mère accourt, gronde dans une langue inconnue. La fillette commence à pleurer : elle ne comprend pas... Son père pose un doigt sur sa bouche – sssshhhhhht… – l’emmène.

Je me frotte les cuisses, je souffle sur mes doigts.

Un grand type vient poser son sac, à côté, sur un banc. Il consulte son Guide du Routard, exhorte sa compagne : s’ils se dépêchent, ils peuvent « embrayer » sur l’expo Rembrandt !

Quelques-uns commencent à partir sur la droite, dans la petite rue Keizergracht où agonise le marronnier qu’Anne aimait observer, à travers les rideaux presque toujours fermés, depuis le grenier au-dessus de « l’Annexe ».

La plupart des autres suivent le vent, descendent Prinsengracht, traversent le Westermarkt, s’éparpillent au-delà, des deux côtés du pont, vers les rues commerçantes, les boutiques, les cafés qui vendent du café, les cafés qui vendent de l’herbe, les vitrines qui vendent des femmes, les restaurants…

Juliet me rejoint, sourit, agite un sac en papier, elle est passée à la boutique du musée chercher un « souvenir » : elle me montre le Journal en anglais - qu’elle a lu comme tout le monde, il y a longtemps, à l'école… Nous regardons la photo sur la couverture, en noir et blanc : elle est assise à son bureau, sa main droite tient un stylo, elle a un nœud dans les cheveux, son visage est tourné vers nous, lumineux, ses yeux rêvent au-delà… 1939…

Le vent nous pique le visage. Nous décidons pourtant de l’affronter pour aller faire un tour au marché du Jordan. Main dans la main, nous remontons Prinsengracht ; nous débordons du trottoir trop mince sur le quai ; nous sursautons, effrayés par les vélos qui carillonnent, par les voix gutturales qui nous exhortent à nous ranger.

« En fait », dit Juliet, « il n’y a presque rien à voir dans ce musée : les chambres de l’Annexe ont toutes été refaites, les meubles sont des copies… les tables, les chaises, les couvertures, les lits… même, à l’entrée, la fameuse fausse bibliothèque…» Je ne réponds pas, je regarde derrière moi, terrifié par ces foutues sonnettes… Juliet continue : « Les seules choses d’origine, finalement, les seules choses qui ont traversé le temps, on ne sait pas trop comment, ce sont les images qu’elle découpait dans les journaux et qu’elle collait au mur… Des photos de Greta Garbo, de Gary Cooper, de la reine d’Angleterre, de starlettes de l’époque dont tout le monde a aujourd'hui oublié le nom… Tu ne trouves pas ça bizarre ? »

« Si si », je fais en regagnant le trottoir – mon estomac gargouille, je rêve d'épices et de gras, ici la nourriture est tellement fade et saine – « mais… dis-moi, qu'est-ce qui se passe, là ?» Nous nous approchons.

Un petit groupe nous bloque le passage, s'agglutine devant une porte... « Prinsengracht 263 », me souffle Juliet en désignant au-dessus de la porte une plaque de cuivre bien astiquée, « l’ancienne entrée de la maison, aujourd'hui condamnée… c’est par là que sont montés les policiers hollandais et l'officier SS… »

Je détaille le groupe, devant nous, je reconnais la fillette qui pleurnichait tout à l’heure : elle trépigne, maintenant, elle secoue la tête, elle tente de s’accrocher au guidon d’un vélo arrimé à un panneau ; mais sa mère ne veut rien savoir, elle la pousse fermement vers la porte, nous prie d’un hochement de menton de bien vouloir patienter…

Le père tient un appareil photo de marque nippone : il recule sur le quai, ignore l'indignation des sonnettes, regarde dans son viseur… crie quelque chose… lève la main... la mère déporte doucement l’enfant vers la droite, au centre de la porte, lisse une mèche, essuie ses yeux...

Le père plisse le front, baisse la main.

La mère s’écarte.

Nous fixons tous le visage de la fillette.

A quoi peut-elle penser, à cet instant ?


Je pense qu’il y a du vent, beaucoup de vent, je pense que j’aimerais bien qu’ils se dépêchent, papa-maman… Je pense que c’est vraiment injuste d’être un enfant… Je pense que j’aurais préféré rester à l'hôtel devant la télé plutôt que d’aller dans ce foutu musée, poser pour une foutue photo…


Pourtant, elle sent bien qu’à cet instant elle ne doit pas bouger, que – va savoir pourquoi – cette photo est spéciale pour papa-maman, sinon ils ne tireraient pas cette tête-là, cette tête que font les parents quand les enfants traversent la rue sans regarder, quand ils s'aventurent loin dans l'eau, quand ils rentrent en retard...

Alors elle ne bouge pas. Elle leur offre même un sourire.

Clic ! Le père déclenche, vérifie aussitôt le résultat sur son écran.

La mère approche, regarde par dessus son épaule ; les deux s'égayent, tout à coup, leurs visages, leurs yeux, leurs bouches se détendent, comme s’ils étaient soulagés d’un poids immense, comme si l’appareil photo venait d’aspirer une ombre menaçante, un mauvais génie.

La fillette éclate de rire, fait claquer ses semelles sur le trottoir comme pour se réveiller, court les rejoindre ; les parents l’attrapent, la couvrent de baisers, nous font d'amicaux signes de tête : oui, bien sûr, vous pouvez y aller, maintenant...

Autour d’eux, les vélos carillonnent.

Derrière nous, un autre petit groupe s’avance ; un autre couple, un autre appareil photo japonais, un autre enfant, un petit garçon cette fois, que son père prend par la main vient positionner au centre du cadre au centre de la porte sous la plaque de cuivre Prinsengracht 263.

lundi 26 février 2007

Neige

Je suis assis, j'ai tout mon temps pour une fois, je suis presque de bonne humeur : j'écoute ma mère à l’autre bout du fil me raconter les adorables sottises de ses petits-enfants (les enfants de ma sœur), ses parties de bridge, les concerts à l’auditorium où elle réussit encore à traîner mon père…

Puis vient le temps des questions. Tout va bien. Je suis calme. Le ton tendre mais toujours un peu angoissé de ma mère ne parvient pas à m’irriter, je conserve un ton détaché, je parle presque avec plaisir de mon métier, je lui expose nos menus projets : refaire le parquet, repeindre la salle à manger, aller au ski, peut-être, le prochain week-end…

Là, je fais une pause, je suspends le temps, l’espace de trois secondes ; mais elle prononce le premier mot et aussitôt dans ma tête j'enchaîne, sur le même ton légèrement plaintif :
« Mais… tu sais… on m’a dit… là-bas… il n’y a pas de neige… »




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Ma mâchoire se crispe d'un coup, je saisis un crayon sur la table basse, commence à le faire tourner sur le bout de mes doigts. Je sens dans mes oreilles une pression, un silence douloureux comme si je mettais ma tête sous l’eau… non, comme si j'étais dans une boîte, une boule, une de ces stupides boules de plastique et de verre à l’intérieur desquelles on trouve d’habitude un chalet de montagne, une pyramide, la Tour Eiffel, le Colisée… qu’importe, juste une de ces boules qu’on renverse et dans lesquelles se mettent à flotter, dans un terrible silence ouaté, des flocons, des flocons de neige, des petites certitudes cotonneuses, des rappels à l’ordre empesés : allons, ne rêve pas, reviens à la réalité…


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Et l’intérieur de la boule se remplit, se nimbe, s’enrobe, se fait peu à peu recouvrir par ces flocons gris, ces paillettes ternies, ces petites cendres froides…

Les flocons ensevelissent tout calfeutrent tout – l’attente, le désir, le plaisir, l’espoir -
car enfin tout cela est bien beau mais attention mon fils souviens-toi je t’aurai prévenu tout cela peut mener on ne sait jamais mais c’est probable à une amère désillusion… à un désenchantement qui fait mal…

Si on n’espère pas trop, on n’est jamais déçu…

Prévoir – le pire – toujours prévoir…




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Les flocons s'épaississent, prennent du volume, de l'envergure, « flottent » presque, tombent avec une lenteur irréelle qui fige mon paysage intérieur. Quand il neige, comme ça, c’est magique : on n’entend plus, on ne pense à rien.


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Et puis, au bout d'un moment, je perçois à nouveau un grésillement contre mon oreille : elle me demande si tout va bien.

Je respire profondément. Les flocons recouvrent tout dans ma tête.

Je la secoue.

Et je reprends.




vendredi 16 février 2007

Yin Yang Love (in progress)

Yin
Yang
Elle
Il
Blanc
Noire
Pastel
Indélébile




Féminin
Virile
Ronde

Isocèle
Face
Profil


Droitier
Gauchère
Gauche
Habile
Souple

Noueux
Sec
Fertile

Indolente
Nerveux
Rêveur
Utile
Versatile
Fidèle
Concentrée

Volatil


Archipel
Montagne
Fjord
Presque île
Méridien
Parallèle
Norvège
Brésil


Poisson
Coquillage
Gymnote
Nautile
Mammifère

Ovipare
Gazelle
 Reptile

Sel
Poivre

Miel
Huile
Cannelle
Rhubarbe
Gingembre
Persil

Tactile
 Visuel
Manuelle
Dactyle
Paumes
Stylo
Voyelles
Argile

Nouveau Monde
Ancien
Avisée
Juvénile
Sourire
Cerne
Aurore
Crépuscule

lundi 5 février 2007

Les grenouilles




La première, elle l’avait trouvée dans le caniveau, en allant au boulot.


Elle l’avait nettoyée, séchée, accueillie « chez elle », dans l’intimité du bureau climatisé (au 4e, 8 m2, moquette bleu grisé, vue sur le stade de France…) qu’elle avait aménagé à son goût : murs constellés de masques africains, de posters d'un jeune dieu hollywoodien aux larges mâchoires, de dessins d’enfants (niveau CP), d’une affiche d'une main brandissant un préservatif avec en dessous en corps 70 :
NO CAPOTE ? NO WAY !!


Elle l’avait tournée, retournée.


Elle lui avait tâté le ventre, mou, sur lequel était apposé Made in Vietnam.


Elle l’avait posée au bout de son « extension conviviale », à l’orée de la jungle de papiers (en feuilles, en boules, froissés), de stylos mâchonnés, de bols jaunis par le thé, entre un livre de Joël de Rosnay et un pot de yaourt light


Elle l’avait admirée. C’était un spécimen remarquable : rouge, moucheté de vert et de bleu pâle… « Franchement, ils ont de l’imagination, ces Vietnamiens », avait-elle d’abord pensé, avant de découvrir sur Internet que le modèle vivant existait.

Epipedobates tricolor. Origine : Équateur. Espèce assez répandue chez les éleveurs. Dans la nature, le mâle attend la naissance des têtards, puis les porte sur son dos jusqu'à une petite flaque d'eau, généralement peu profonde. C'est un des animal des plus prolifiques : 10 à 30 oeufs, parfois tous les 10 jours. Particularité : les têtards ne sont pas cannibales, et on peut très bien les élever en groupe, dans un petit aquarium.

Mmmmh… Intéressant… Elle cueillit à nouveau la petite figurine, la fit bondir jusqu’à son clavier, la fit coasser, tenta de la percher sur l’arête de son écran plat, de l’immerger dans un pot de trombones…


Mmmmh…
Elle avait peut-être une idée…


Elle rentra tard, le soir, dans son appartement de l’avenue Parmentier. Elle engloutit devant la télé une barquette de bœuf au saté, des chips allégées, du tarama, une demi-pomme. Avant d'aller dormir elle se fit vomir puis lut dans Sciences & Avenir un article passionnant sur Axel Kahn.

………………………………………………………

Le lendemain, elle ramena au bureau son appareil photo, un zoom macro, un téléobjectif. Ici, au 4e, personne ne fut vraiment surpris de la voir débouler avec tout cet attirail. On l’avait déjà vu ramener une tenue de plongée, une mangouste empaillée, un mannequin d’« écorché » en résine exhibant sereinement ses intestins corail… Alors, un appareil photo ! Bien sûr, tout cela n’avait pas grand-chose à voir avec son travail… Mais, ici au 4e, tout le monde savait bien que son boulot l’ennuyait… Et puis, tant qu’il était fait, tant que le reste restait discret, tout le monde lui pardonnait car au fond ici tout le monde s’ennuyait… un peu, pas mal…

Tout le monde était curieux, cependant. Qu’allait-elle donc encore inventer ? Allait-on autant s’amuser que lors de son dernier projet, quand elle avait tenté de mouler le pied de tous les hommes de l’étage ? Mais elle refusa de répondre, s’enferma à clé, déjeuna d’une pomme et de gâteau marbré ; resta tard, le soir, bien après le départ des femmes de ménage Soninkés, jusqu’à la première ronde du vigile et de son vieux doberman.

Quand elle rentra, avenue Parmentier, il était minuit passé. Elle se bourra de pain beurré. Ecouta à la radio avant de vomir une interview lumineuse d’Albert Jacquard.

………………………………………………………

Le jour suivant, elle n’alla pas travailler. Elle avait pris un RTT. Elle se réveilla tôt, cependant, s’activa toute la matinée sur PhotoShop en picorant des marrons glacés… puis il fut temps d’aller faire développer…

Mmmmh… Intéressant… fit-elle, deux heures après, en découvrant les images… Elle était pourtant un peu dépitée. Oui… L’idée y était… mais cela manquait encore d’envergure… Il aurait fallu… il faudrait… Oui… là-bas, elle devrait pouvoir en trouver… Elle avait juste le temps d’y passer…

Elle enfourcha son vélo, attacha son casque profilé en forme de gamète. Avec ses bonnes joues, son manteau bariolé, son écharpe démesurée, elle avait l’air presque joyeux, sur sa bicyclette. Mais quand elle s’arrêtait aux feux, on voyait bien qu’elle ne souriait pas, que son visage de poupée semblait glisser, s’affaisser, malgré les efforts de ses yeux délavés pour tenter de le retenir.

Elle arriva sur les Grands Boulevards, ligota son vélo au pied d’un platane, entra dans une échoppe violemment éclairée qui – c’était marqué sur la porte – vendait de tout, pas cher. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait, entre les nappes ignifugées et les lots de petites culottes couleur chair.

Quel bonheur ! Il y en avait de toutes les couleurs ! Vertes, rouges, jaunes, orangées… Bien sûr, les postures et les tailles n’étaient pas très variées, mais pour l’instant, ça irait… Elle paya. Pour 4 euros, elle en eut tout un sac.

En rentrant, elle était assez excitée, elle en oublia presque de manger, elle s’abîma sur la Toile pour y apprendre que

Les grenouilles possèdent un épiderme peu kératinisé, ce qui les contraint à vivre dans des milieux humides. Leur peau est aussi peu performante pour garder la chaleur, les grenouilles sont ectothermes.


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Les grenouilles peuvent parfois être vénéneuses. Leur peau possède des glandes séreuses qui ont du
venin qui peut bloquer les canaux ioniques. Par exemple, les grenouilles de la famille des Dendrobatidae sécrètent sur leur peau la batrachotoxine, qui figure parmi les composés connus les plus toxiques pour les mammifères. Ce poison est utilisé par certaines peuplades pour empoisonner les projectiles des sarbacanes (ce qui explique le nom anglais de ces grenouilles « poison dart frogs »). Les chamans de certaines populations utilisent ou ont utilisé ces grenouilles pour entrer en transe ; en leur léchant rapidement le dos, une quantité subléthale de toxique est ingérée pour ses vertus sur les perceptions.


Mmmh, intéressant… Elle alla se coucher. Elle devait garder des forces pour le reste de la semaine.

………………………………………………………

Pendant quelques jours encore elle refusa toute révélation, garda sa porte close.


Et puis jeudi aux alentours de 15 heures tout le monde au 4e reçut le courriel suivant

Date : je 23/01/2007 14:58

Priorité : Haute

Objet : demain - 8h30 - vernissage



Il n’y avait pas d’autre message.

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Le lendemain, dès 8h20, elle attendait près de la fontaine à eau, elle se rongeait une peau.


En débarquant tout le monde fit : Oh !


Les murs du couloir étaient couverts de photos.


Même chose dans les bureaux.


L’espace « Repro ».


Les toilettes.


Les grenouilles étaient partout ! Les grenouilles grouillaient, c’était fou !, les grenouilles grenouillaient sur toutes sortes de fonds, de décors…


Ici, Epipedobates crânait, juchée sur un extincteur (Maître du Monde, 10x13).


Là, elle se fondait telle un caméléon dans les feuilles d’un yucca en pot brûlé par le soleil (L’apparence induit sa propre duplicité systémique, 10x13).


Plus loin, trois rainettes acidulées levaient suggestivement la cuisse près d’un téléphone (Dreamgirls, 13x17).


En face, c’est toute une armée qui assiégeait une pile de dossiers sur laquelle trônait un crapaud pourpre (Bastille, 13x17).


Quelques ustensiles étaient utilisés : des épingles (Punk, 11x15), du Tipp-Ex® (Albinos, 10x13) une ficelle, un peu de scotch (Bondage, 13x17).


Les toilettes pour handicapés, vastes, entièrement carrelées, permettaient une certaine « contextualisation » (Ondines, 10x13, Typhon, 11x15, Noyade, 13x17).


Mais c’est au fond du couloir, aboutissement logique du circuit, que se trouvaient les pièces les plus marquantes : Transhumance (20x27) embrassait, vu de haut, l’exode poignant du peuple batracien migrant de la machine à café vers l’inconnu d’une terre promise ; quant à L’ombre s’allonge, je m’engloutis dans le songe (15x20), elle« clôturait » l’expo sur la vision mélancolique d’une Ranidae contemplant la Tour Pleyel au crépuscule.


Tout le monde félicita chaleureusement l’artiste, qui s’empourpra, débita un imbitable remerciement émaillé de citations de Boris Cyrulnik et de Konrad Lorenz.


Puis il y eut un silence.


Quelqu’un toussa.


Tout le monde se mit à regarder nerveusement en direction des ascenseurs… Il n’allait plus tarder, là-haut… C'était bientôt l'heure de sa tournée des bureaux… et c’était pas franchement le genre rigolo… Le Directeur général… Elle maugréa, commença à décrocher ses photos. Une lueur dans ses yeux de clown triste disait qu’elle n’en resterait pas là, que ce n’était qu’un début, qu’elle n’avait pas mené le projet à son terme…

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Elle écuma les supermarchés, les magasins de jouets, les boutiques « Tout à dix balles ». Tout ce qu’elle trouva, dans la taille qu’elle souhaitait, ce furent quelques peluches et une superbe bouée… très bien imitée… un peu « verruqueuse » sur le dos… juste ce qu’il faut…


Elle les « passa » en contrebande, un matin, très tôt. Elle les planqua
sous ses affaires de judo, dans son armoire.


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Un soir, elle resta tard, comme tous les soirs. Tout le monde lui dit « bonsoir ! », comme tous les soirs, elle répondit « bonsoir ! », sans lever la tête, elle surfait sur Internet, elle apprenait notamment que

La technique d'accouplement des Anoures est l'amplexus. Le mâle monte sur le dos de la femelle et s'accroche à elle avec ses pattes. On distingue 2 grands types d'amplexus : l'amplexus lombaire (les pattes de devant du mâle encerclent la taille de la femelle au niveau des vertèbres lombaires) et l'amplexus axillaire (les pattes du mâles agrippent la femelle sous les aisselles). Ainsi accroché, le mâle peut féconder la femelle : au moment de la ponte, il va émettre du sperme qui coulera sur les œufs, en les fécondant. L'action mécanique des pattes du mâle sur la femelle participe en outre à l'expulsion des œufs. Selon les espèces, l'amplexus peut durer de quelques minutes à quelques jours.


Mmmmh… Intéressant…


Elle se leva, fit le gros dos, alla au fond du couloir chercher un chariot, échangea sur le chemin de retour quelques mots de soninké avec une femme de ménage.


Elle rangea un peu son bureau, feuilleta un livre de Marcel Rufo, attendit que 22 :00 s’affiche au bas de son écran. L’homme au doberman ne passait que dans une heure. C’était le moment.

Elle exhuma les peluches, les empila sur son chariot, replia ici et là une longue cuisse chlorophylle, balança par-dessus son matériel photo ainsi que la bouée, pas encore gonflée.

Elle pilota le tout vers les ascenseurs, en fredonnant.

Il pleut, il mouille / C’est la fête à la grenouille


Elle appuya sur un bouton menant à l’étage supérieur.

Il pleut, il fait beau temps / C’est la fête du serpent


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Pourquoi ?

Pourquoi ne rentrait-il pas directement à la maison, après sa réunion au ministère, il était pourtant à deux doigts de chez lui… Mais non… il fallait toujours qu’il fasse du zèle… Sa femme avait raison : il était trop con, de toutes façons il l’aurait dans le baba, ils ne le renouvelleraient pas, il le savait bien, pourtant, c’était politique…

Enfin… Il soupira. Il glissa dans son lecteur un CD de Barbara. Il trouvait que sa voix allait bien avec le cuir des sièges de sa berline.


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Il la prit, comme on dit, en flagrant délit.

Elle tenta à peine de s’expliquer. Que dire ?

Les peluches dans la salle du conseil d'administration ? Elles sont alignées… Oui… On pourrait dire : en file… De là à y voir quelque chose de cochon… Non, vraiment, aucune allusion… Elle ne comprenait pas. De quoi parlait-il ?

Il soupira. Elle ne lui rendait pas la tâche facile. Il se résigna à hausser la voix : et ça, là, dans son bureau, c’était assez clair pourtant, elle se foutait de sa gueule !!!

Elle regarda la pointe de ses souliers. Il se radoucit : c’est bien imité, remarquez…

Il s’approcha de son fauteuil, caressa les étranges nodosités du dos, tapota les yeux globuleux qui le fixaient comme si c’était sur le point de le gober comme un insecte.

« Vous êtes sûr que ça flotte, ce truc ? »

Il se pencha, enlaça maladroitement la bouée, trouva l’arrivée d’air.

Il ôta le capuchon.

Ça se dégonfla lentement, dans un bruit obscène.

« Vous comprendrez… », il lui tendit mollement la galette molle – derrière lui, sur la baie vitrée, le logo d’un fabricant de téléphones clignotait, « je dois… je ne peux pas me permettre… Nous essaierons de faire en sorte que vous ne soyez pas trop… »

Elle ne l’écoutait pas. Ses yeux ne retenaient plus rien, son visage glissait, elle mit une main devant pour le rattraper, emporta de l’autre sa grenouille vide.

Un peu plus tard, dans le métro, un homme s’esclaffa en les voyant attendre toutes les deux sur le quai.


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Au 4e, tout le monde fut très attristé. Elle allait leur manquer. Qui viendrait dorénavant les divertir ?




vendredi 26 janvier 2007

1 440 visages par minute

J’étais maîtresse d’école.

J’étais… j’allais devenir médecin.

J’étais fille, épouse, presque mère.

Je suis analyste financier (junior).

Je n'étais rien.

là je marche dans la rue il fait nuit il fait déjà nuit je suis ébloui(e) par les feux les phares les néons les vitrines les visages qui viennent à ma rencontre à flux continu le fleuve des

J’ai laissé mes amis, là-bas.

J’ai laissé mes parents, là-bas.

J’ai laissé mes trois fils.

Mes camarades.

Des crève-la-faim.

visages qui glissent sur ma rétine sans jamais s’y imprimer pourtant c’est comme si c’était sans cesse le même visage qui passait en boucle comme dans un film 24 visages par seconde mille mille quatre cents quarante visages par minute 1440 visages

Je me souviens du lever de soleil sur l’Hudson, de nos balades à Coney Island, de ses cheveux sur l’oreiller, de son parfum…

Je me souviens des ruelles du port, du rire de chacun de mes petits.

Je me souviens du premier jour de récolte des dattes, des bains entre femmes, de l’appel du muezzin.

Je me souviens du slogan sur ma banderole, du bruit des matraques s’écrasant sur mes mains.

Je me souviens.

j’entends aussi les voix parfois les voix qui jaillissent comme des vagues par-dessus le parapet d’un pont qui déchirent un instant le grondement des voitures qui retombent qui se brisent je suis

Huit ans, le 24 octobre.

Trois ans et onze mois.

Neuf mois et des poussières.

Quelques semaines.

Je ne sais plus bien.

fatigué(e) ce soir j’ai du mal à les suivre ces voix de toutes façons elles ne s’adressent pas à moi elles s’adressent au vent qui les dissout qui les éparpille comme il est

Je suis venu parce que j’ai eu besoin de prendre mes distances, de fuir, notre amour me semblait si étouffant, parfois… et puis j’ai eu cette opportunité… j’ai sauté le pas…

Je suis venue travailler comme une chienne pour envoyer de l’argent, tous les mois.

Je suis venue avec lui, il m’a quittée, je suis restée. J’ai avorté.

Je suis venu parce qu’on m’a dit qu’ici c’était le Paradis.

Je suis venu parce qu’on m’a promis, sinon, de m’écorcher vif.

froid ce vent je relève mon col je serre les poings dans mes poches je – oh pardon pardon madame – ses yeux traversent les miens elle hausse les épaules elle me contourne plonge dans le fleuve des dos qui s’éloigne de moi alors moi je me retourne je préfère encore le fleuve des visages 1440 visages par minute et toutes ces affiches ces vitrines ces kiosques à journaux qui me décochent leurs mots à bout

J’ai un visa d’expatrié, la boîte a tout réglé.

J’ai une vignette sur mon passeport à renouveler à la préfecture tous les ans.
J’ai un papier vert tamponné (en principe, je ne peux pas travailler).

J’ai un récépissé « constatant le dépôt d’une demande de statut de réfugié ».

J’ai une carte de métro, en règle.

portant ils me font mal ces mots ils me harcèlent ils me questionnent : « D’où viens-tu, toi ? Pourquoi est-ce que tu ne nous comprends pas ? Fais un effort enfin ce n’est pas compliqué ! Combien de temps faudra-t-il encore te parler comme à un nouveau-né ? » moi je ne réponds pas

J’arrive à me débrouiller, je fais quelques ménages pour des particuliers.

Je fais de l’audit pour une banque. L’équipe est jeune, « internationale ». On boit quelquefois des verres ensemble. Tout le monde parle anglais, plutôt bien.

Je voulais m’inscrire à la fac, en attendant, mais ils n’ont pas reconnu mes diplômes… Alors j’occupe le temps, je vois des gars du pays, je noue quelques contacts…

Je m’occupe des enfants d’une autre, 10 heures par jour. Elle n’a pas le temps.

J’ai travaillé sur un chantier. Je me suis blessé. Depuis, je ne fais plus rien.

je me tais ça je sais ici j’ai appris à me taire en deux langues à garder mes pensées mes souvenirs pour moi mes regrets mes chansons mes histoires drôles tristes ce soir je ne sais pas pourquoi je me sens bizarre encore

J’ai signé pour deux ans. Mais… comment dire… Coney Island me manque... On m’a laissé entendre qu’on accepterait de me reprendre, peut-être, d’ici quelques mois…

Cinq ans. Cinq ans et j’aurai économisé de quoi racheter là-bas une épicerie de quartier et une maison plus grande, pour les gosses.

Parfois, je me dis que je devrais y retourner pour voir ma mère et mes sœurs… Mais je n’ose pas, j’ai peur qu’elles ne comprennent pas. Et puis ici j’ai goûté à la liberté. Je crois que je peux exister, toute seule.

J’écoute RFI toute la journée. Il paraît que les étudiants sont à nouveau mobilisés. Si seulement l’armée… Qui sait ? Il se pourrait que je sois bientôt de retour…

Un type que j’ai rencontré me bassine avec l’Angleterre… Mais moi j’y suis déjà allé, à Calais ! Je me suis fait refouler de la zone des camions, il pleuvait, j’ai passé trois nuits avec des Kurdes dans un bunker…

plus étranger alors voilà je continue à parler pour moi juste pour moi dans la langue de mon choix dans une ou deux ou trois langues réelles ou imaginaires je remonte le fleuve des visages 1440 visages par minute je suis j’étais je suis pour ne pas oublier je me souviens



jeudi 18 janvier 2007

Toi et moi

1. Putain j’en ai ma claque du… Comment qu’elle a dit ? Le « p’tit tour d’horizon » ? La « tournée des chaumières » ? Passer dans chaque bureau, sourire comme une mongole, pendant que la grosse vache recrache son baratin : « Bonjour, X / Y, je te présente Houda
– avec un « h », comme dans "hourra ! "… Houda est la nouvelle assistante… »
Là-dessus, la fille, le gars, j’oublie les noms à peine ils les donnent, bêlent un : « Bonjour Houda… Bienvenue parmi nous »… nous… comme si je rejoignais une secte… Heureusement, c’est bientôt fini. Plus que quelques bureaux et je pourrai… « Vincent, bonjour, bonjour, voilà… Je te présente Houda… Avec un « h », comme dans « hourra ! »… Houda est la nouvelle assistante…» Bon… bon… Fais voir à quoi tu ressembles, toi… Houlà, t’es tombé du lit, mon gars, t’as l’air bien à la masse… T’as fait la teuf la nuit dernière ou quoi ? En tout cas, j’aime pas comme tu m’mates… Les autres gars, ils m’ont maté les seins, je dis pas, mais toi tu m'mates au fond des yeux… Kestu m’veux ?


2. Nos portes sont restées entrouvertes. Mon bureau est presque en face du tien. Je vois ton buste, une partie de ta tête. Tu plisses l’oeil, assis face à ton écran. Tu bailles. Tu te grattes. Tu te cures distraitement le nez. Parfois, tu tournes la tête, vers la fenêtre, de l’autre côté. Il fait gris aujourd’hui, un gris opaque sur Saint-Denis... Qu’est-ce que tu peux bien voir ? Allez, arrête de soupirer… C’est ça… Reviens de ce côté… Ouvre ton agenda… Réponds au téléphone ! Ca doit être ta femme… Tu prends ta voix sucrée… Tu plaques le combiné tout contre ton oreille, tu tournes sur ta chaise… tu m’aperçois… Tu baisses la voix, tu chuchotes, tu poses le combiné sur la table, tu viens dans un sourire refermer ta porte sur moi.


3. Je fais mine de dépasser ta porte… Je reviens sur mes pas… J’entre dans ton bureau, j’agite un doigt : « Si tu crois que je ne vois pas clair dans ton jeu… » Tu soulèves un oeil, tu rigoles… Tu fermes discrètement l’écran de ta messagerie… « Quelle perspicacité ! Damned ! Tu m’as percé à jour, Jean-Louis… » Tu te lèves à moitié, tu me tends la pogne. On se la serre. Tu te rassois. Du doigt, tu m’indiques une chaise. Non, non… Je secoue la tête. Je regarde autour de moi… Tiens, qu’est-ce que t’as scotché là-bas ? Une photocopie… un genre de poésie… Le Ja… bber…wock ? Je me retourne : « Alors, tu les a trouvés comment, mes skeuds ? » Ton œil s’éclaire, tu poses le crayon rouge que tu tripotais l’air de rien. « J’ai adoré le live des Stones ! Et puis, les Kinks, là, "Shangrila"… » J’approuve. On rigole. On chantonne. « Par contre », tu reprends au bout d’un moment, l’air narquois, « par contre, François Béranger… » « Espèce de vermisseau », je tonne, « j’savais bien, ça sert à rien… Comprennent plus rien à rien les petits cons de ta génération… Comprennent plus le bon son… Comprennent plus les textes… Y’a plus que la techno, boum ! boum ! boum! Allez ! » Je monte en régime, je m’époumone. On se bidonne. Un vrai cinéma, nous deux !


4. Tu ne viens plus déjeuner chez Slimane… On ne te voit plus à la piscine, le mardi… Je sais, je sais… tu as beaucoup de travail, ces temps-ci, tu as à peine le temps de manger et puis… la piscine, toute cette javel, c’est pas ton truc… Tu venais parce qu’on te le demandait, parce que je te le demandais, pour me faire plaisir… C’est bien toi, ça… Tu dis « oui » tout le temps, tu veux faire plaisir aux gens, mais quand les gens s’approchent, tu te débines… Mais les gens ne te demandent rien, rien de surhumain… Un peu de réconfort, à peine… Mais toi tu fais comme si tu ne comprenais pas… Si tu savais comme tu as l’air couillon dans ces cas-là ! On dirait que ça te gêne … L’autre soir, à la cafeteria, quand les autres nous ont laissé, quand on est resté seul… c’est vrai, je n’aurais pas dû, je me suis laissée aller, je t’ai déballé ma vie… ma vie de femme… de mère seule, plus très jeune… Ca m’a fait du bien, tu sais ? Ca m’a fait du bien de parler. Ca m’a fait du bien de te parler. Mais non… rassure-toi… je ne vais pas recommencer… je ne vais pas m’immiscer… je ne vais pas faire de vagues… D’abord, qu’est-ce que tu crois ? Que j’ai besoin... d’affection… petit con ? Pardon. Oui. Je sais. Je m’emballe. Et puis si ça se trouve, tu dis vrai. Tes yeux ne supportent vraiment plus le chlore de la piscine.

5. J’entre sans frapper, j’te hèle d’emblée – « Salut, p’tit cul ! » je sais que tu détestes mon numéro de folle. Tu souris, malgré tout. Tu me serres cérémonieusement la main, avec une raideur sincère, mais aussi pour bien marquer la distance. Moi tantouze. Toi hétérosexuel. Pffff… C’est pathétique, comme procédé… C’est tellement straight… Tiens ! Regarde ! Je t’imite, là, je me fous de ta gueule. Tu prends la mouche, pour commencer, puis tu rigoles. Tu m’aimes bien, au fond – je lis dans ton oeil – tu me trouves marrant, intelligent, très compétent, professionnellement parlant. Mais si un jour tu dois me décrire à tes potes, je parie dix contre un que ton premier mot sera : « tafiole ».


jeudi 11 janvier 2007

Ombres

Elles sortent des placards, des coffres, des tiroirs,
du derrière des armoires, du dessous des sommiers...

Elles remontent des caves. Descendent des greniers.

Elles sont parmi nous ce soir !

Elles vident sans crier gare les boîtes
de nuit, les bars, les gares et les hangars,

les barres désaffectées...


Là, ici, juste sous notre nez !

Elles se glissent hors des isoloirs, des parloirs, du mitard,
du désert des Tartares,

des fourgons policiers...

Elles évacuent l'habitacle des chars, le fût des vieilles pétoires,
le revers des brassards,

les tombes, les charniers...

Tellement proches... On pourrait les toucher !

Elles émigrent en nuées noires d'Antarès, d'Alphar,
d'Orion, de Cassiopée...


Elles retombent sur Terre au hasard, pluies de cendres d'Icare,
elles abandonnent les stars
déchues

à leur morne clarté


Elles murmurent... Que peuvent-elles comploter ?

Elles nous quittent, elles larguent les amarres
de nos corps bavards,
si vite essoufflés ;

elles renoncent à renflouer nos parts
manquantes : autour du coeur,

entre nos doigts de pied

Elles avancent...
nous poussent de côté...

Enfin libres, elles fêtent sans retard leur joyeux désespoir ;
elles tentent - en vain -
de s'embrasser ;

elles s'agglomèrent - black out ! fondu au noir - je ne peux plus rien voir

elles recouvrent tout mon papier