vendredi 26 janvier 2007

1 440 visages par minute

J’étais maîtresse d’école.

J’étais… j’allais devenir médecin.

J’étais fille, épouse, presque mère.

Je suis analyste financier (junior).

Je n'étais rien.

là je marche dans la rue il fait nuit il fait déjà nuit je suis ébloui(e) par les feux les phares les néons les vitrines les visages qui viennent à ma rencontre à flux continu le fleuve des

J’ai laissé mes amis, là-bas.

J’ai laissé mes parents, là-bas.

J’ai laissé mes trois fils.

Mes camarades.

Des crève-la-faim.

visages qui glissent sur ma rétine sans jamais s’y imprimer pourtant c’est comme si c’était sans cesse le même visage qui passait en boucle comme dans un film 24 visages par seconde mille mille quatre cents quarante visages par minute 1440 visages

Je me souviens du lever de soleil sur l’Hudson, de nos balades à Coney Island, de ses cheveux sur l’oreiller, de son parfum…

Je me souviens des ruelles du port, du rire de chacun de mes petits.

Je me souviens du premier jour de récolte des dattes, des bains entre femmes, de l’appel du muezzin.

Je me souviens du slogan sur ma banderole, du bruit des matraques s’écrasant sur mes mains.

Je me souviens.

j’entends aussi les voix parfois les voix qui jaillissent comme des vagues par-dessus le parapet d’un pont qui déchirent un instant le grondement des voitures qui retombent qui se brisent je suis

Huit ans, le 24 octobre.

Trois ans et onze mois.

Neuf mois et des poussières.

Quelques semaines.

Je ne sais plus bien.

fatigué(e) ce soir j’ai du mal à les suivre ces voix de toutes façons elles ne s’adressent pas à moi elles s’adressent au vent qui les dissout qui les éparpille comme il est

Je suis venu parce que j’ai eu besoin de prendre mes distances, de fuir, notre amour me semblait si étouffant, parfois… et puis j’ai eu cette opportunité… j’ai sauté le pas…

Je suis venue travailler comme une chienne pour envoyer de l’argent, tous les mois.

Je suis venue avec lui, il m’a quittée, je suis restée. J’ai avorté.

Je suis venu parce qu’on m’a dit qu’ici c’était le Paradis.

Je suis venu parce qu’on m’a promis, sinon, de m’écorcher vif.

froid ce vent je relève mon col je serre les poings dans mes poches je – oh pardon pardon madame – ses yeux traversent les miens elle hausse les épaules elle me contourne plonge dans le fleuve des dos qui s’éloigne de moi alors moi je me retourne je préfère encore le fleuve des visages 1440 visages par minute et toutes ces affiches ces vitrines ces kiosques à journaux qui me décochent leurs mots à bout

J’ai un visa d’expatrié, la boîte a tout réglé.

J’ai une vignette sur mon passeport à renouveler à la préfecture tous les ans.
J’ai un papier vert tamponné (en principe, je ne peux pas travailler).

J’ai un récépissé « constatant le dépôt d’une demande de statut de réfugié ».

J’ai une carte de métro, en règle.

portant ils me font mal ces mots ils me harcèlent ils me questionnent : « D’où viens-tu, toi ? Pourquoi est-ce que tu ne nous comprends pas ? Fais un effort enfin ce n’est pas compliqué ! Combien de temps faudra-t-il encore te parler comme à un nouveau-né ? » moi je ne réponds pas

J’arrive à me débrouiller, je fais quelques ménages pour des particuliers.

Je fais de l’audit pour une banque. L’équipe est jeune, « internationale ». On boit quelquefois des verres ensemble. Tout le monde parle anglais, plutôt bien.

Je voulais m’inscrire à la fac, en attendant, mais ils n’ont pas reconnu mes diplômes… Alors j’occupe le temps, je vois des gars du pays, je noue quelques contacts…

Je m’occupe des enfants d’une autre, 10 heures par jour. Elle n’a pas le temps.

J’ai travaillé sur un chantier. Je me suis blessé. Depuis, je ne fais plus rien.

je me tais ça je sais ici j’ai appris à me taire en deux langues à garder mes pensées mes souvenirs pour moi mes regrets mes chansons mes histoires drôles tristes ce soir je ne sais pas pourquoi je me sens bizarre encore

J’ai signé pour deux ans. Mais… comment dire… Coney Island me manque... On m’a laissé entendre qu’on accepterait de me reprendre, peut-être, d’ici quelques mois…

Cinq ans. Cinq ans et j’aurai économisé de quoi racheter là-bas une épicerie de quartier et une maison plus grande, pour les gosses.

Parfois, je me dis que je devrais y retourner pour voir ma mère et mes sœurs… Mais je n’ose pas, j’ai peur qu’elles ne comprennent pas. Et puis ici j’ai goûté à la liberté. Je crois que je peux exister, toute seule.

J’écoute RFI toute la journée. Il paraît que les étudiants sont à nouveau mobilisés. Si seulement l’armée… Qui sait ? Il se pourrait que je sois bientôt de retour…

Un type que j’ai rencontré me bassine avec l’Angleterre… Mais moi j’y suis déjà allé, à Calais ! Je me suis fait refouler de la zone des camions, il pleuvait, j’ai passé trois nuits avec des Kurdes dans un bunker…

plus étranger alors voilà je continue à parler pour moi juste pour moi dans la langue de mon choix dans une ou deux ou trois langues réelles ou imaginaires je remonte le fleuve des visages 1440 visages par minute je suis j’étais je suis pour ne pas oublier je me souviens



jeudi 18 janvier 2007

Toi et moi

1. Putain j’en ai ma claque du… Comment qu’elle a dit ? Le « p’tit tour d’horizon » ? La « tournée des chaumières » ? Passer dans chaque bureau, sourire comme une mongole, pendant que la grosse vache recrache son baratin : « Bonjour, X / Y, je te présente Houda
– avec un « h », comme dans "hourra ! "… Houda est la nouvelle assistante… »
Là-dessus, la fille, le gars, j’oublie les noms à peine ils les donnent, bêlent un : « Bonjour Houda… Bienvenue parmi nous »… nous… comme si je rejoignais une secte… Heureusement, c’est bientôt fini. Plus que quelques bureaux et je pourrai… « Vincent, bonjour, bonjour, voilà… Je te présente Houda… Avec un « h », comme dans « hourra ! »… Houda est la nouvelle assistante…» Bon… bon… Fais voir à quoi tu ressembles, toi… Houlà, t’es tombé du lit, mon gars, t’as l’air bien à la masse… T’as fait la teuf la nuit dernière ou quoi ? En tout cas, j’aime pas comme tu m’mates… Les autres gars, ils m’ont maté les seins, je dis pas, mais toi tu m'mates au fond des yeux… Kestu m’veux ?


2. Nos portes sont restées entrouvertes. Mon bureau est presque en face du tien. Je vois ton buste, une partie de ta tête. Tu plisses l’oeil, assis face à ton écran. Tu bailles. Tu te grattes. Tu te cures distraitement le nez. Parfois, tu tournes la tête, vers la fenêtre, de l’autre côté. Il fait gris aujourd’hui, un gris opaque sur Saint-Denis... Qu’est-ce que tu peux bien voir ? Allez, arrête de soupirer… C’est ça… Reviens de ce côté… Ouvre ton agenda… Réponds au téléphone ! Ca doit être ta femme… Tu prends ta voix sucrée… Tu plaques le combiné tout contre ton oreille, tu tournes sur ta chaise… tu m’aperçois… Tu baisses la voix, tu chuchotes, tu poses le combiné sur la table, tu viens dans un sourire refermer ta porte sur moi.


3. Je fais mine de dépasser ta porte… Je reviens sur mes pas… J’entre dans ton bureau, j’agite un doigt : « Si tu crois que je ne vois pas clair dans ton jeu… » Tu soulèves un oeil, tu rigoles… Tu fermes discrètement l’écran de ta messagerie… « Quelle perspicacité ! Damned ! Tu m’as percé à jour, Jean-Louis… » Tu te lèves à moitié, tu me tends la pogne. On se la serre. Tu te rassois. Du doigt, tu m’indiques une chaise. Non, non… Je secoue la tête. Je regarde autour de moi… Tiens, qu’est-ce que t’as scotché là-bas ? Une photocopie… un genre de poésie… Le Ja… bber…wock ? Je me retourne : « Alors, tu les a trouvés comment, mes skeuds ? » Ton œil s’éclaire, tu poses le crayon rouge que tu tripotais l’air de rien. « J’ai adoré le live des Stones ! Et puis, les Kinks, là, "Shangrila"… » J’approuve. On rigole. On chantonne. « Par contre », tu reprends au bout d’un moment, l’air narquois, « par contre, François Béranger… » « Espèce de vermisseau », je tonne, « j’savais bien, ça sert à rien… Comprennent plus rien à rien les petits cons de ta génération… Comprennent plus le bon son… Comprennent plus les textes… Y’a plus que la techno, boum ! boum ! boum! Allez ! » Je monte en régime, je m’époumone. On se bidonne. Un vrai cinéma, nous deux !


4. Tu ne viens plus déjeuner chez Slimane… On ne te voit plus à la piscine, le mardi… Je sais, je sais… tu as beaucoup de travail, ces temps-ci, tu as à peine le temps de manger et puis… la piscine, toute cette javel, c’est pas ton truc… Tu venais parce qu’on te le demandait, parce que je te le demandais, pour me faire plaisir… C’est bien toi, ça… Tu dis « oui » tout le temps, tu veux faire plaisir aux gens, mais quand les gens s’approchent, tu te débines… Mais les gens ne te demandent rien, rien de surhumain… Un peu de réconfort, à peine… Mais toi tu fais comme si tu ne comprenais pas… Si tu savais comme tu as l’air couillon dans ces cas-là ! On dirait que ça te gêne … L’autre soir, à la cafeteria, quand les autres nous ont laissé, quand on est resté seul… c’est vrai, je n’aurais pas dû, je me suis laissée aller, je t’ai déballé ma vie… ma vie de femme… de mère seule, plus très jeune… Ca m’a fait du bien, tu sais ? Ca m’a fait du bien de parler. Ca m’a fait du bien de te parler. Mais non… rassure-toi… je ne vais pas recommencer… je ne vais pas m’immiscer… je ne vais pas faire de vagues… D’abord, qu’est-ce que tu crois ? Que j’ai besoin... d’affection… petit con ? Pardon. Oui. Je sais. Je m’emballe. Et puis si ça se trouve, tu dis vrai. Tes yeux ne supportent vraiment plus le chlore de la piscine.

5. J’entre sans frapper, j’te hèle d’emblée – « Salut, p’tit cul ! » je sais que tu détestes mon numéro de folle. Tu souris, malgré tout. Tu me serres cérémonieusement la main, avec une raideur sincère, mais aussi pour bien marquer la distance. Moi tantouze. Toi hétérosexuel. Pffff… C’est pathétique, comme procédé… C’est tellement straight… Tiens ! Regarde ! Je t’imite, là, je me fous de ta gueule. Tu prends la mouche, pour commencer, puis tu rigoles. Tu m’aimes bien, au fond – je lis dans ton oeil – tu me trouves marrant, intelligent, très compétent, professionnellement parlant. Mais si un jour tu dois me décrire à tes potes, je parie dix contre un que ton premier mot sera : « tafiole ».


jeudi 11 janvier 2007

Ombres

Elles sortent des placards, des coffres, des tiroirs,
du derrière des armoires, du dessous des sommiers...

Elles remontent des caves. Descendent des greniers.

Elles sont parmi nous ce soir !

Elles vident sans crier gare les boîtes
de nuit, les bars, les gares et les hangars,

les barres désaffectées...


Là, ici, juste sous notre nez !

Elles se glissent hors des isoloirs, des parloirs, du mitard,
du désert des Tartares,

des fourgons policiers...

Elles évacuent l'habitacle des chars, le fût des vieilles pétoires,
le revers des brassards,

les tombes, les charniers...

Tellement proches... On pourrait les toucher !

Elles émigrent en nuées noires d'Antarès, d'Alphar,
d'Orion, de Cassiopée...


Elles retombent sur Terre au hasard, pluies de cendres d'Icare,
elles abandonnent les stars
déchues

à leur morne clarté


Elles murmurent... Que peuvent-elles comploter ?

Elles nous quittent, elles larguent les amarres
de nos corps bavards,
si vite essoufflés ;

elles renoncent à renflouer nos parts
manquantes : autour du coeur,

entre nos doigts de pied

Elles avancent...
nous poussent de côté...

Enfin libres, elles fêtent sans retard leur joyeux désespoir ;
elles tentent - en vain -
de s'embrasser ;

elles s'agglomèrent - black out ! fondu au noir - je ne peux plus rien voir

elles recouvrent tout mon papier