J’étais… j’allais devenir médecin.
J’étais fille, épouse, presque mère.
Je suis analyste financier (junior).
Je n'étais rien.
là je marche dans la rue il fait nuit il fait déjà nuit je suis ébloui(e) par les feux les phares les néons les vitrines les visages qui viennent à ma rencontre à flux continu le fleuve des
J’ai laissé mes amis, là-bas.
J’ai laissé mes parents, là-bas.
J’ai laissé mes trois fils.
Mes camarades.
Des crève-la-faim.
visages qui glissent sur ma rétine sans jamais s’y imprimer pourtant c’est comme si c’était sans cesse le même visage qui passait en boucle comme dans un film 24 visages par seconde mille mille quatre cents quarante visages par minute 1440 visages
Je me souviens du lever de soleil sur l’Hudson, de nos balades à Coney Island, de ses cheveux sur l’oreiller, de son parfum…
Je me souviens des ruelles du port, du rire de chacun de mes petits.
Je me souviens du premier jour de récolte des dattes, des bains entre femmes, de l’appel du muezzin.
Je me souviens du slogan sur ma banderole, du bruit des matraques s’écrasant sur mes mains.
Je me souviens.
j’entends aussi les voix parfois les voix qui jaillissent comme des vagues par-dessus le parapet d’un pont qui déchirent un instant le grondement des voitures qui retombent qui se brisent je suis
Huit ans, le 24 octobre.
Trois ans et onze mois.
Neuf mois et des poussières.
Quelques semaines.
Je ne sais plus bien.
fatigué(e) ce soir j’ai du mal à les suivre ces voix de toutes façons elles ne s’adressent pas à moi elles s’adressent au vent qui les dissout qui les éparpille comme il est
Je suis venu parce que j’ai eu besoin de prendre mes distances, de fuir, notre amour me semblait si étouffant, parfois… et puis j’ai eu cette opportunité… j’ai sauté le pas…
Je suis venue travailler comme une chienne pour envoyer de l’argent, tous les mois.
Je suis venue avec lui, il m’a quittée, je suis restée. J’ai avorté.
Je suis venu parce qu’on m’a dit qu’ici c’était le Paradis.
Je suis venu parce qu’on m’a promis, sinon, de m’écorcher vif.
froid ce vent je relève mon col je serre les poings dans mes poches je – oh pardon pardon madame – ses yeux traversent les miens elle hausse les épaules elle me contourne plonge dans le fleuve des dos qui s’éloigne de moi alors moi je me retourne je préfère encore le fleuve des visages 1440 visages par minute et toutes ces affiches ces vitrines ces kiosques à journaux qui me décochent leurs mots à bout
J’ai un visa d’expatrié, la boîte a tout réglé.
J’ai une vignette sur mon passeport à renouveler à la préfecture tous les ans.
J’ai un récépissé « constatant le dépôt d’une demande de statut de réfugié ».
J’ai une carte de métro, en règle.
portant ils me font mal ces mots ils me harcèlent ils me questionnent : « D’où viens-tu, toi ? Pourquoi est-ce que tu ne nous comprends pas ? Fais un effort enfin ce n’est pas compliqué ! Combien de temps faudra-t-il encore te parler comme à un nouveau-né ? » moi je ne réponds pas
J’arrive à me débrouiller, je fais quelques ménages pour des particuliers.
Je fais de l’audit pour une banque. L’équipe est jeune, « internationale ». On boit quelquefois des verres ensemble. Tout le monde parle anglais, plutôt bien.
Je voulais m’inscrire à la fac, en attendant, mais ils n’ont pas reconnu mes diplômes… Alors j’occupe le temps, je vois des gars du pays, je noue quelques contacts…
Je m’occupe des enfants d’une autre, 10 heures par jour. Elle n’a pas le temps.
J’ai travaillé sur un chantier. Je me suis blessé. Depuis, je ne fais plus rien.
je me tais ça je sais ici j’ai appris à me taire en deux langues à garder mes pensées mes souvenirs pour moi mes regrets mes chansons mes histoires drôles tristes ce soir je ne sais pas pourquoi je me sens bizarre encore
J’ai signé pour deux ans. Mais… comment dire… Coney Island me manque... On m’a laissé entendre qu’on accepterait de me reprendre, peut-être, d’ici quelques mois…
Cinq ans. Cinq ans et j’aurai économisé de quoi racheter là-bas une épicerie de quartier et une maison plus grande, pour les gosses.
Parfois, je me dis que je devrais y retourner pour voir ma mère et mes sœurs… Mais je n’ose pas, j’ai peur qu’elles ne comprennent pas. Et puis ici j’ai goûté à la liberté. Je crois que je peux exister, toute seule.
J’écoute RFI toute la journée. Il paraît que les étudiants sont à nouveau mobilisés. Si seulement l’armée… Qui sait ? Il se pourrait que je sois bientôt de retour…
Un type que j’ai rencontré me bassine avec l’Angleterre… Mais moi j’y suis déjà allé, à Calais ! Je me suis fait refouler de la zone des camions, il pleuvait, j’ai passé trois nuits avec des Kurdes dans un bunker…
plus étranger alors voilà je continue à parler pour moi juste pour moi dans la langue de mon choix dans une ou deux ou trois langues réelles ou imaginaires je remonte le fleuve des visages 1440 visages par minute je suis j’étais je suis pour ne pas oublier je me souviens

