
La première, elle l’avait trouvée dans le caniveau, en allant au boulot.
Elle l’avait nettoyée, séchée, accueillie « chez elle », dans l’intimité du bureau climatisé (au 4e, 8 m2, moquette bleu grisé, vue sur le stade de France…) qu’elle avait aménagé à son goût : murs constellés de masques africains, de posters d'un jeune dieu hollywoodien aux larges mâchoires, de dessins d’enfants (niveau CP), d’une affiche d'une main brandissant un préservatif avec en dessous en corps 70 : NO CAPOTE ? NO WAY !!
Elle l’avait tournée, retournée.
Elle lui avait tâté le ventre, mou, sur lequel était apposé Made in Vietnam.
Elle l’avait posée au bout de son « extension conviviale », à l’orée de la jungle de papiers (en feuilles, en boules, froissés), de stylos mâchonnés, de bols jaunis par le thé, entre un livre de Joël de Rosnay et un pot de yaourt light…
Elle l’avait admirée. C’était un spécimen remarquable : rouge, moucheté de vert et de bleu pâle… « Franchement, ils ont de l’imagination, ces Vietnamiens », avait-elle d’abord pensé, avant de découvrir sur Internet que le modèle vivant existait.
Epipedobates tricolor. Origine : Équateur. Espèce assez répandue chez les éleveurs. Dans la nature, le mâle attend la naissance des têtards, puis les porte sur son dos jusqu'à une petite flaque d'eau, généralement peu profonde. C'est un des animal des plus prolifiques : 10 à 30 oeufs, parfois tous les 10 jours. Particularité : les têtards ne sont pas cannibales, et on peut très bien les élever en groupe, dans un petit aquarium.
Mmmmh… Intéressant… Elle cueillit à nouveau la petite figurine, la fit bondir jusqu’à son clavier, la fit coasser, tenta de la percher sur l’arête de son écran plat, de l’immerger dans un pot de trombones…
Mmmmh… Elle avait peut-être une idée…
Elle rentra tard, le soir, dans son appartement de l’avenue Parmentier. Elle engloutit devant la télé une barquette de bœuf au saté, des chips allégées, du tarama, une demi-pomme. Avant d'aller dormir elle se fit vomir puis lut dans Sciences & Avenir un article passionnant sur Axel Kahn.
………………………………………………………
Le lendemain, elle ramena au bureau son appareil photo, un zoom macro, un téléobjectif. Ici, au 4e, personne ne fut vraiment surpris de la voir débouler avec tout cet attirail. On l’avait déjà vu ramener une tenue de plongée, une mangouste empaillée, un mannequin d’« écorché » en résine exhibant sereinement ses intestins corail… Alors, un appareil photo ! Bien sûr, tout cela n’avait pas grand-chose à voir avec son travail… Mais, ici au 4e, tout le monde savait bien que son boulot l’ennuyait… Et puis, tant qu’il était fait, tant que le reste restait discret, tout le monde lui pardonnait car au fond ici tout le monde s’ennuyait… un peu, pas mal…
Tout le monde était curieux, cependant. Qu’allait-elle donc encore inventer ? Allait-on autant s’amuser que lors de son dernier projet, quand elle avait tenté de mouler le pied de tous les hommes de l’étage ? Mais elle refusa de répondre, s’enferma à clé, déjeuna d’une pomme et de gâteau marbré ; resta tard, le soir, bien après le départ des femmes de ménage Soninkés, jusqu’à la première ronde du vigile et de son vieux doberman.
Quand elle rentra, avenue Parmentier, il était minuit passé. Elle se bourra de pain beurré. Ecouta à la radio avant de vomir une interview lumineuse d’Albert Jacquard.
………………………………………………………
Le jour suivant, elle n’alla pas travailler. Elle avait pris un RTT. Elle se réveilla tôt, cependant, s’activa toute la matinée sur PhotoShop en picorant des marrons glacés… puis il fut temps d’aller faire développer… Mmmmh… Intéressant… fit-elle, deux heures après, en découvrant les images… Elle était pourtant un peu dépitée. Oui… L’idée y était… mais cela manquait encore d’envergure… Il aurait fallu… il faudrait… Oui… là-bas, elle devrait pouvoir en trouver… Elle avait juste le temps d’y passer…
Elle enfourcha son vélo, attacha son casque profilé en forme de gamète. Avec ses bonnes joues, son manteau bariolé, son écharpe démesurée, elle avait l’air presque joyeux, sur sa bicyclette. Mais quand elle s’arrêtait aux feux, on voyait bien qu’elle ne souriait pas, que son visage de poupée semblait glisser, s’affaisser, malgré les efforts de ses yeux délavés pour tenter de le retenir.
Elle arriva sur les Grands Boulevards, ligota son vélo au pied d’un platane, entra dans une échoppe violemment éclairée qui – c’était marqué sur la porte – vendait de tout, pas cher. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait, entre les nappes ignifugées et les lots de petites culottes couleur chair.
Quel bonheur ! Il y en avait de toutes les couleurs ! Vertes, rouges, jaunes, orangées… Bien sûr, les postures et les tailles n’étaient pas très variées, mais pour l’instant, ça irait… Elle paya. Pour 4 euros, elle en eut tout un sac.
En rentrant, elle était assez excitée, elle en oublia presque de manger, elle s’abîma sur la Toile pour y apprendre que
Les grenouilles possèdent un épiderme peu kératinisé, ce qui les contraint à vivre dans des milieux humides. Leur peau est aussi peu performante pour garder la chaleur, les grenouilles sont ectothermes.
et que
Les grenouilles peuvent parfois être vénéneuses. Leur peau possède des glandes séreuses qui ont du venin qui peut bloquer les canaux ioniques. Par exemple, les grenouilles de la famille des Dendrobatidae sécrètent sur leur peau la batrachotoxine, qui figure parmi les composés connus les plus toxiques pour les mammifères. Ce poison est utilisé par certaines peuplades pour empoisonner les projectiles des sarbacanes (ce qui explique le nom anglais de ces grenouilles « poison dart frogs »). Les chamans de certaines populations utilisent ou ont utilisé ces grenouilles pour entrer en transe ; en leur léchant rapidement le dos, une quantité subléthale de toxique est ingérée pour ses vertus sur les perceptions.
Mmmh, intéressant… Elle alla se coucher. Elle devait garder des forces pour le reste de la semaine.
………………………………………………………
Pendant quelques jours encore elle refusa toute révélation, garda sa porte close.
Et puis jeudi aux alentours de 15 heures tout le monde au 4e reçut le courriel suivant
Date : je 23/01/2007 14:58
Priorité : Haute
Objet : demain - 8h30 - vernissage
Il n’y avait pas d’autre message.
………………………………………………………
Le lendemain, dès 8h20, elle attendait près de la fontaine à eau, elle se rongeait une peau.
En débarquant tout le monde fit : Oh !
Les murs du couloir étaient couverts de photos.
Même chose dans les bureaux.
L’espace « Repro ».
Les toilettes.
Les grenouilles étaient partout ! Les grenouilles grouillaient, c’était fou !, les grenouilles grenouillaient sur toutes sortes de fonds, de décors…
Ici, Epipedobates crânait, juchée sur un extincteur (Maître du Monde, 10x13).
Là, elle se fondait telle un caméléon dans les feuilles d’un yucca en pot brûlé par le soleil (L’apparence induit sa propre duplicité systémique, 10x13).
Plus loin, trois rainettes acidulées levaient suggestivement la cuisse près d’un téléphone (Dreamgirls, 13x17).
En face, c’est toute une armée qui assiégeait une pile de dossiers sur laquelle trônait un crapaud pourpre (Bastille, 13x17).
Quelques ustensiles étaient utilisés : des épingles (Punk, 11x15), du Tipp-Ex® (Albinos, 10x13) une ficelle, un peu de scotch (Bondage, 13x17).
Les toilettes pour handicapés, vastes, entièrement carrelées, permettaient une certaine « contextualisation » (Ondines, 10x13, Typhon, 11x15, Noyade, 13x17).
Mais c’est au fond du couloir, aboutissement logique du circuit, que se trouvaient les pièces les plus marquantes : Transhumance (20x27) embrassait, vu de haut, l’exode poignant du peuple batracien migrant de la machine à café vers l’inconnu d’une terre promise ; quant à L’ombre s’allonge, je m’engloutis dans le songe (15x20), elle« clôturait » l’expo sur la vision mélancolique d’une Ranidae contemplant la Tour Pleyel au crépuscule.
Tout le monde félicita chaleureusement l’artiste, qui s’empourpra, débita un imbitable remerciement émaillé de citations de Boris Cyrulnik et de Konrad Lorenz.
Puis il y eut un silence.
Quelqu’un toussa.
Tout le monde se mit à regarder nerveusement en direction des ascenseurs… Il n’allait plus tarder, là-haut… C'était bientôt l'heure de sa tournée des bureaux… et c’était pas franchement le genre rigolo… Le Directeur général… Elle maugréa, commença à décrocher ses photos. Une lueur dans ses yeux de clown triste disait qu’elle n’en resterait pas là, que ce n’était qu’un début, qu’elle n’avait pas mené le projet à son terme…
………………………………………………………
Elle écuma les supermarchés, les magasins de jouets, les boutiques « Tout à dix balles ». Tout ce qu’elle trouva, dans la taille qu’elle souhaitait, ce furent quelques peluches et une superbe bouée… très bien imitée… un peu « verruqueuse » sur le dos… juste ce qu’il faut…
Elle les « passa » en contrebande, un matin, très tôt. Elle les planqua sous ses affaires de judo, dans son armoire.
………………………………………………………
Un soir, elle resta tard, comme tous les soirs. Tout le monde lui dit « bonsoir ! », comme tous les soirs, elle répondit « bonsoir ! », sans lever la tête, elle surfait sur Internet, elle apprenait notamment que
La technique d'accouplement des Anoures est l'amplexus. Le mâle monte sur le dos de la femelle et s'accroche à elle avec ses pattes. On distingue 2 grands types d'amplexus : l'amplexus lombaire (les pattes de devant du mâle encerclent la taille de la femelle au niveau des vertèbres lombaires) et l'amplexus axillaire (les pattes du mâles agrippent la femelle sous les aisselles). Ainsi accroché, le mâle peut féconder la femelle : au moment de la ponte, il va émettre du sperme qui coulera sur les œufs, en les fécondant. L'action mécanique des pattes du mâle sur la femelle participe en outre à l'expulsion des œufs. Selon les espèces, l'amplexus peut durer de quelques minutes à quelques jours.
Mmmmh… Intéressant…
Elle se leva, fit le gros dos, alla au fond du couloir chercher un chariot, échangea sur le chemin de retour quelques mots de soninké avec une femme de ménage.
Elle rangea un peu son bureau, feuilleta un livre de Marcel Rufo, attendit que 22 :00 s’affiche au bas de son écran. L’homme au doberman ne passait que dans une heure. C’était le moment.
Elle exhuma les peluches, les empila sur son chariot, replia ici et là une longue cuisse chlorophylle, balança par-dessus son matériel photo ainsi que la bouée, pas encore gonflée.
Elle pilota le tout vers les ascenseurs, en fredonnant.
Il pleut, il mouille / C’est la fête à la grenouille
Elle appuya sur un bouton menant à l’étage supérieur.
Il pleut, il fait beau temps / C’est la fête du serpent
…………………………………………………
Pourquoi ?
Pourquoi ne rentrait-il pas directement à la maison, après sa réunion au ministère, il était pourtant à deux doigts de chez lui… Mais non… il fallait toujours qu’il fasse du zèle… Sa femme avait raison : il était trop con, de toutes façons il l’aurait dans le baba, ils ne le renouvelleraient pas, il le savait bien, pourtant, c’était politique…
Enfin… Il soupira. Il glissa dans son lecteur un CD de Barbara. Il trouvait que sa voix allait bien avec le cuir des sièges de sa berline.
…………………………………………………
Il la prit, comme on dit, en flagrant délit.
Elle tenta à peine de s’expliquer. Que dire ?
Les peluches dans la salle du conseil d'administration ? Elles sont alignées… Oui… On pourrait dire : en file… De là à y voir quelque chose de cochon… Non, vraiment, aucune allusion… Elle ne comprenait pas. De quoi parlait-il ?
Il soupira. Elle ne lui rendait pas la tâche facile. Il se résigna à hausser la voix : et ça, là, dans son bureau, c’était assez clair pourtant, elle se foutait de sa gueule !!!
Elle regarda la pointe de ses souliers. Il se radoucit : c’est bien imité, remarquez…
Il s’approcha de son fauteuil, caressa les étranges nodosités du dos, tapota les yeux globuleux qui le fixaient comme si c’était sur le point de le gober comme un insecte.
« Vous êtes sûr que ça flotte, ce truc ? »
Il se pencha, enlaça maladroitement la bouée, trouva l’arrivée d’air.
Il ôta le capuchon.
Ça se dégonfla lentement, dans un bruit obscène.
« Vous comprendrez… », il lui tendit mollement la galette molle – derrière lui, sur la baie vitrée, le logo d’un fabricant de téléphones clignotait, « je dois… je ne peux pas me permettre… Nous essaierons de faire en sorte que vous ne soyez pas trop… »
Elle ne l’écoutait pas. Ses yeux ne retenaient plus rien, son visage glissait, elle mit une main devant pour le rattraper, emporta de l’autre sa grenouille vide.
Un peu plus tard, dans le métro, un homme s’esclaffa en les voyant attendre toutes les deux sur le quai.
…………………………………………………
Au 4e, tout le monde fut très attristé. Elle allait leur manquer. Qui viendrait dorénavant les divertir ?