Ta mère est finlandaise. Ton père, indien.
Va savoir pourquoi… il m’est revenu, d’un coup.
Tu es née à Barnet (nord de Londres). Ton signe du zodiaque : balance. Ton second prénom : Lenita.
Comme une petite bulle d’air surgie des profondeurs - pop ! - pour crever la mer d’huile de l’ennui.
Ta sœur aînée s’appelle Sonal. Ton petit frère va sur ses 20 ans.
L’ennui de ma vie de bureau. Banale. Mortelle. Les dossiers, les "urgences", les collègues, les conneries... 9h-13h, 14h-19h, le cul assigné à une chaise, le cerveau enrôlé malgré lui...
On ne sait presque rien de ton enfance. Un jour, tu pousses la porte d’un collège privé. Dans ta classe, que des filles, pâles, en blazer, chaussettes hautes, jupes plissées. Tu épelles ton nom, toutes te dévisagent : tu as deux heures de retard, tu as la peau dorée.
Avec un écran pour seule ligne de fuite…. Internet pour seule voie d’évasion.
Au lycée, tu es championne de « lacrosse », un genre de hockey sur gazon. Polly G., une de tes camarades de l’époque, se souvient de ta hargne et du bandana rouge noué dans tes cheveux lors des compétitions.
Oui, je sais, c’est un peu minable. Une perte d'énergie et de temps.
Tu passes tes « A-levels », l’équivalent du bac, puis tu pars en vadrouille, comme beaucoup de jeunes Anglais.
Comme eux, tu rêves d’aventures, de tropiques initiatiques (raisonnablement stérilisées) : jungles sans trop d'araignées, de moustiques, métropoles grouillantes (climatisées), indigènes discrets, plages vides…
Comme eux, tu as un passeport en règle, un billet de retour, une carte Visa. La dernière édition d’un guide. Des pilules contre la turista.
Mais tant pis. Dès que je peux, moi, je me fais la malle.
Malgré tout, le monde se révèle. Il sent fort, il est malpoli. Bienvenue à Delhi.
Tu descends le Djeypour et, au-delà, le Gange. Tu passes Bénarès et ses coulées de suie.
Tu bifurques à Patna. Tu remontes vers le Nord.
Je me débine…
Dans le bus, tu rencontres un gamin et un moine. Ils t'apprennent en riant à dessiner une roue. Plus tard, ils te réveillent : " là, là... tu dois descendre..." Tu te frottes les yeux, tu vois des avenues... du goudron, du béton, des camions, des immeubles… Le village de ton père, c’est clair, n’existe plus.
Je m’éparpille…
Mais tu as une adresse, un nom, un téléphone. Une cousine inconnue t’offre son meilleur lit. Elle a presque ton âge. Elle est mariée et mère. Elle travaille le soir dans une infirmerie.
Un soir, tu l’accompagnes. Tu te portes volontaire. Elle te montre à l’étage des corps tout racornis. Tu leur amènes de l’eau, du riz, un peu de viande. Ils te montrent du doigt leurs taches de kaposi.
Je m’azimute sur le Réseau.
Tu reste là un mois puis tu poursuis ta route. Tu fais des sauts de puce : Thaïlande, Java, Bali. Tu vois des tours géantes, des bidonvilles, des forêts qu’on enfume, qu’on éventre, qu’on réduit. Une tigresse effondrée, galeuse, au fond d’une cage. Des putes minuscules fardées comme des Barbie. Des bonzes. Des mosquées. Des îles paradisiaques où des corps blancs pleins d’huile attendent le paradis. Des militaires, partout. Des gosses avec des armes. Qui serrent les mâchoires quand tu photographies.
J’ouvre mon navigateur…
Tu rentres à la maison, amaigrie, volubile.
Impatiente de répondre aux questions de tes amis. Mais ils en posent peu et tu te trouves conne avec tes souvenirs qui fanent, se putréfient. Tu développes tes photos : tu les trouves… assez belles... le cadrage n'est pas mal... Y'a de la vie. Y’a de l’action. Mais elles ne servent à rien. Autour, tout s’effiloche. Y étais-tu, vraiment ? Au fond, qu'as-tu compris ?
Je lance le moteur de recherche…
Tu intègres une école prestigieuse pour faire plaisir à tes parents. On t’y apprend la performance, le leadership, l’orthodoxie.
Et j’injecte en rafales mes requêtes farfelues… Tout ce qui me passe par la tête : des noms de villes, de fleuves, de forêts, de déserts, de volcans…
Tu t’essayes au théâtre, le soir, pour te distraire. Tu es vite repérée : tes bras fins, tes longs cils, tes allures de danseuse Kathakali... à l'aise dans ses baskets et son blouson de cuir, capable de « faire » Lear avec l'accent cockney... Un modèle d’intégration à l’anglaise… Une métisse idéale, exotique et civilisée…
La télé te contacte : elle a besoin d’épice pour relever un peu le « soap » de fin de journée.
D’animaux éteints, d'étoiles mortes...
Tu décroches un rôle dans un film. Primé ici et là, surtout à l'étranger. On peut commander le DVD en ligne. L'intrigue n’est pas très sexy : « Un groupe de femmes anglaises d’origine indienne viennent passer un week-end dans la station balnéaire de Blackpool. Au cours de ce voyage, elles tentent d'échapper à leur quotidien parfois dramatique.» Mais les critiques sont bonnes, les spectateurs plutôt satisfaits. Sur Amazon, un certain Francis attribue 3 sur 5 avec pour commentaire : « J’ai été plus ému que franchement diverti ».
De figures historiques, papes, ministres, assassins... De savants, de sportifs, de rock stars…
Faire l'actrice, c'est sympa, ça flatte le nombril... mais tes désirs vont au-delà. Tu veux témoigner d’ailleurs, d’autres façons de vivre, d’autres rêves, d’autres combats. Tu cherches une vocation. Tu te dis : journaliste... traqueuse de vérité... Ta mère sourit un peu, ton père se rassure : après tout, pourquoi pas ?, c’est un métier sérieux. A condition d’avoir un diplôme.
Tu hoches doucement la tête. Tu retournes étudier.
D'actrices de films de cul... De gourous, d’écrivains... Et puis aussi des noms d'anonymes...
A la fac, plus de place dans le cours de ton choix. Tu te rabats en section « internationale » : une filière parallèle, exilée sous les toits, d’ordinaire réservée aux "barbares", histoire de leur prouver la suprématie du reportage à l’anglaise, du Times, de Reuters et de « sainte BBC ».
Tu apprends à taper, sur un clavier, très vite ; tu rédiges des dépêches en dix minutes chrono ; tu interroges des vieux, des pompiers, des fleuristes… sur le temps qui fout le camp, le congrès des Tories, le Kosovo, les Spice Girls… Tu fais comme si, comme les grands, tu joues le jeu, tu t’entraînes…
Des gens que je connais...
Avec toi, des Danois, des Grecs, des Baltes, des Espagnols, des Allemands… Des Sri-Lankais, des Vietnamiens, des Perses… Une Equatorienne... Deux Etats-Uniens…Un gars du Lesotho… Une fille des Bermudes… Un Hollandais très grand, très gras, rouquemoute…Un petit Parisien, maigre et brun.
Que j'ai connus...
Tu en retrouves certains, parfois, au pub du coin. Un Letton, le Français, le Batave. Vous saluez le patron, la patronne, le chien, les murs constellés de maillots d'Arsenal. Vous branchez le juke-box. Massacrez les refrains de “Heartbreak hotel”, “Brown Sugar”, “Revolver”, “Caroline No”, “Who loves the sun”, “Alabama”, “London calling”, “God save the queen”, “Ghost town”, “The queen is dead”, “She bangs the drums”, “Hallelujah”... Les autres braillent crescendo, au fil des bières (tu les suis de loin, au soda)… Les joueurs de fléchettes chopent les nerfs… Le Hollandais s'échauffe, sert ses gros poings… Le patron s'impatiente : "Tout le monde la ferme !". Il allume la téloche. C'est l'heure du championnat. Et tout le monde rapplique, soudain se rabiboche : « Hé, venez voir, les gars, Chelsea dérouille. 3-1. Putain de club de rupins… Tous des brêles… »
Un peu…
Tu les invites manger, un soir, chez toi. Enfin, chez toi... et ton mec. Un grand type d’Edinburgh, DJ et musicien. Plutôt cool, il faut l’admettre.
Tu as fait un curry. Il sort du vin. Vous trinquez en français, letton, gaëlique... Vous ouvrez les fenêtres au soir de juin. Vous riez, sans raisons. A raison : vous êtes jeunes. Dehors, derrière le parc, hydre de béton blanc, l’usine de Battersea gobe et recrache la lune.
A peine…
L'année s’écoule. Le cours prend fin. Certains s'en vont, d'autres restent. "On garde le contact, c'est promis, hein!" Et puis vogue la vie, taille ta route.
XXXXXXX XXXXXXXXXX
Je désigne ma cible, là, dans le cadre blanc… Je clique sur le bouton « Recherche ».
Tu trouves du travail grâce à un ami dans un petit magazine culturel. "49", c'est son nom, le journal des minorités : bruns, noirs, jaunes, pédés, femmes. Tu y tiens la rubrique "vie de quartiers". Tu racontes comment ça se lézarde : les ghettos ethniques, chacun de son côté, "pakis" au nord, blacks à l'Ouest, arabes au centre ; les jobs de merde qu'il faut cumuler : plonge, ménages, chantiers, caisses de supermarché, vidéosurveillance ; les vieux de la G1, premiers arrivés, qui ne savent plus "tenir" les jeunes ; la défonce ; la violence ; les épouses édentées ; l'horizon désespérant de Luton…
Et les barbus, comme des vautours...
Et boum ! Ca tombe du ciel. Les octets s'amoncellent. Via mon ADSL. A la pelle et en piles.
Le week-end, tu apprends à voler avec un ancien de la RAF.
Alors il faut trier. Séparer le grain de l'ivraie. Ecarter les erreurs, les homonymes.
Tu changes d'amant : bye-bye, DJ… C'est au tour d'un caméraman.
Etre patient, surtout. On finit par trouver, toujours, un petit quelque chose : ils sont rares, aujourd'hui, ceux qui ne laissent pas traîner… une trace, un début de piste…
1999, début juillet : c’est l’anniversaire d'une cousine. Tu te rends en voiture dans le Surrey. Tu danses seule, les yeux fermés, sous une boule à facettes.
Avec toi, ça n'a pas traîné... Près de 11 pages de données... Après tout, tu as eu un rôle dans un film… Primé ici et là, surtout à l’étranger. On peut commander le DVD en ligne...
Au retour, le lendemain, en début de soirée, tu suis le véhicule d'un ami. Il connaît un itinéraire plus rapide : une route de campagne, peu fréquentée. Il promet de ne pas aller vite.
Mais bon, ça, je m'en fous. Ca, je le savais.
Il est prudent, en effet : l’œil rivé au rétro, pour ne pas te perdre. Il écoute la radio ou un CD. Tu vois sa nuque dodeliner, à travers le pare-brise.
Tu me l'as déjà racontée, cette histoire.
Ce que je cherche, moi, c’est la nouveauté.
Tu…
Non... Rien de forcément secret ou étrange…
Tu te réveilles.
Tu as chaud. Tu as froid. Tu es couchée sur un lit métallique.
Quelque chose t'écrase… Te cloue au matelas. C’est… c’est le poids de ta propre tête ! Elle… elle a triplé de volume, ou quoi ?! Tu sens un truc qui enfle, qui pousse à l’intérieur ! Comme un bulbe qui s’ouvre, une patate qui germe...
Juste un petit truc, présent, passé, dont je ne soupçonne pas l'existence.
Tu... Quelqu’un… Tu sens quelqu'un ! Là, à côté du lit ! Du coin de l’œil, tu distingues une blouse verte. Tu... Tu voudrais l’alerter. Tu voudrais la toucher. Tu voudrais tellement lui faire signe... Tu cries. Elle n’entend pas. D’un coup, elle s’accroupit. Elle... raccorde quelque chose sous ta tê…
Une pièce de puzzle à ajouter… Une épingle, rouge, sur la carte, certifiant que tu es passée, à un temps T, sur un point X...
Tu t'éveilles à nouveau. Te rendors à moitié. Tu restes à la lisière, dans les limbes.
Que tu t’es concrétisée, quelque part…
Et puis tu te rapproches, sur la pointe des pieds. Tu te réhabitues à la lumière. Tu réponds peu à peu à certains stimuli. Tu fronces les sourcils. Tu clignes les paupières. Deux fois pour non, une fois pour oui. Oui… Oui… Tu te rappelles… Oui… Tu te rappelles… Oui…
Oh, bien sûr, c'est très mal élevé... Je te file, à ton insu, je t'espionne...
Ton père vient tous les soirs. Ta mère campe près du lit. Elle ne supporte plus que tu dormes. On doit la pousser dehors, passé minuit. Elle a vieilli, d'un coup. Elle est encore plus belle.
Je suis un peu voyeur, je l'admets. D’une curiosité un peu malsaine…
Et puis il y a ta sœur, ton frère, tes amis... tes amants... Tous ceux qui réchauffent... Ils te résument l'ellipse, les deux mois qui ont fui depuis ta sortie du rétroviseur.
C’est vrai, quoi ! Je pourrais t’appeler, prendre directement des nouvelles… Le numéro que je n'ai plus est sans doute périmé, mais je pourrais chercher… Sur Google…
Tout d’abord l’accident : ton ami a doublé, toi tu as emboîté, quelqu’un est venu en face. Tu as freiné, brutalement. Ta voiture s'est bloquée, a défoncé la rambarde, volé droit sur un tronc...
Puis l’entrée aux urgences, l’oeil-machine qui te scrute qui détecte une tache tapie sous ton cerveau : une poche de sang. Vite vite on t’a drainée, on t’a désengorgée et…
Et voilà… on a attendu ton réveil.
Mais non, ce n’est pas pensable, laisse tomber. Tu nous vois un peu au téléphone ? Moi qui bafouille mon nom - « oui, le petit français… » - toi qui caches ta surprise, me repêche. Les résumés d’usage, points d’étape obligés. Un blanc. Court. Inévitable. Mon prétexte à la noix... que tu fais semblant de gober... Ta politesse, indéchiffrable.
Tu clignes une fois des yeux. Oui, oui, tu as compris. Tout va bien, désormais. Ils sont là.
Ils veillent.
Le reste…
Le hurlement de la tôle / le jaillissement du verre / ton corps sur le volant, écroulé, tout à coup / Le sang noir qui s’égoutte le long de ton oreille / Les médecins qui grimacent / Tes chances (bonnes) de finir en poir…
Le reste importe peu.
Non, non merci... Je préfère mater. C’est plus confortable.
Tu n’as pas le temps de t’inquiéter, de toutes façons. Tu as bien trop à faire.
Tu dois tout réapprendre. Tu dois ressusciter. Mais cette fois, il y a la souffrance.
Souffrir pour bouger un peu, bouger un doigt, puis deux, puis le poignet, le coude, le bras, l’épaule… Souffrir pour prendre un objet, toucher, saisir, presser, garder la main d’un autre…
Relever la tête, la tourner, la hocher, ouvrir plus grand toujours plus grand la bouche… Remuer les lèvres la langue gargouiller croasser et puis un jour un jour enfin remettre au monde…
Un mot, le premier mot…
Si frêle, si nu…
Et puis, je ne fais rien de mal, tout compte fait. Rien d'illégal.
Tu peux te mettre debout, désormais, en t’appuyant un peu, pendant quelques secondes. Tu peux parler aussi mais sans continuité, sans articulation, sans logique : tu coupes la parole, tu te répètes, tu débrayes sans prévenir, tu t’interromps, tu pars… loin, l’espace de deux secondes… Tu reviens… Tu réalises alors, tu te fermes, tu pleures… Non, tu ne diras plus rien…
Je cueille l'information qui pousse en libre accès.
Tes parents hypothèquent la maison pour t’envoyer dans un centre spécialisé, ultramoderne. OZ, c’est le nom du centre (pour Oliver Zangwill, Phd), un psychologue fameux, semble-t-il, après-guerre. OZ… Comme le magicien, le pays merveilleux, l’arc-en-ciel…
Rien de bien féerique, pourtant, dans la « réhabilitation cognitive » qui, à défaut de pouvoir véritablement soigner, met en place des « stratégies de compensation » pour t’éviter de perdre le fil… “Vous l’ai-je déjà dit ?” devient ta devise. Et tout le monde lève le doigt lorsque tu interromps. Des trucs, tout cons, en fait, des astuces, des béquilles comme celles que tu empoignes tous les jours pour marcher.
Tu avances doucement, tu clopines, tu vacilles, un peu, tu bégaies.
Je ramasse des cailloux sur la route.
Tu quittes Oz, enfin, on t’autorise à revenir à la réalité. Tu retrouves la maison familiale, la chambre verte, tes trophées de « lacrosse », ton petit lit. Le poster balafré de Ziggy Stardust. Des vêtements de fillette dans la penderie.
On te « place » dans une bibliothèque pour s’assurer de ta guérison : tu ranges les bouquins, tu branches les imprimantes, tu réapprovisionnes les chiottes en papier cul. Tu dévores les albums de la section « jeunesse », les romans d’aventure, les bandes dessinées.
Puis tu passes au rayon « adultes ».
Le premier caillou que j'ai ramassé, c'était sur le site de notre université, une longue liste… de noms, prénoms, rangés par année, section puis par ordre alphabétique. J'ai survolé le début, depuis 1966. J’ai repéré ton nom (« mention bien »), page 18. Moi, j'étais six lignes plus bas, flanqué d’un misérable « passable », entre un abruti de Portugais (« très bien ») et une (« avec félicitations ») salope de Hongroise.
Apte (mil. XIXe s) COUR. Qui a des dispositions pour, qui peut (faire qqch.). Il est apte à faire un bon soldat. → 1.bon, capable.
Apte. Le plus beau mot depuis longtemps.
Le deuxième caillou a failli m'éborgner. Je suis tombé de haut, droit sur sa pointe. C'était ton témoignage, double page à la clé, dans le supplément « week-end » du Guardian. « L’éveil », c’était le titre. Et c’était illustré par un tableau abstrait, dans le style de Barnett Newman. Un genre de dégradé aux couleurs stratifiées, arc-en-ciel délavé… du gris au bleu pâle.
« L’accident ne m’a pas laissé indemne, non, mais je crois que je m’en suis sortie aussi légèrement que possible. Et maintenant, presque trois ans plus tard, je m’émerveille encore de ma chance, de ne pas avoir eu de blessures internes, d’os cassés, de cicatrices irrémédiables. Les conséquences les plus fréquentes d’un traumatisme au cerveau sont les problèmes de mémoire et de concentration, ainsi que les changements d’humeur qui peuvent conduire à la colère, à la tristesse et à la dépression. J’ai heureusement échappé à ces derniers risques car chez moi la zone du cerveau qui les contrôle n’a pas été endommagée. Mais pendant très longtemps, ma première pensée le matin, celle qui m’illuminait, c’était : ‘Je suis toujours là !’ Et aujourd’hui, alors que le temps passe et que je rencontre toujours plus de victimes de traumatismes du même genre, je réalise à quel point j’ai eu la chance d’avoir une place dans un centre de réhabilitation comme celui où j’ai été, d’avoir une famille, des amis, des gens autour de moi… »
«Bien sûr, j’ai aussi traversé une période de questionnements : comment avais-je survécu ? Pourquoi les médecins s’étaient-ils autant trompés dans leurs pronostics ? Le cerveau, ai-je appris, est une terre inconnue et imprévisible. En dépit du poids des faits et des pronostics, les médecins n’ont pas toujours raison. Oui, les miracles existent. On peut aller très loin, avec un peu de foi. »
Le troisième caillou, j'ai failli le manquer. Il était tout petit, tout noir. Un article de presse, bref, cette fois, condensé - pas plus de 3 000 signes dans l'Edgware & Mill Hill Times.
Tu quittes la maison, Ziggy, la chambre verte. Tu retrouves ton studio, au nord de Battersea.
Un certain Charles Heyman l'a signé. Un modèle de « hard news » à l'anglaise : titre choc, construction inversée – les effets, d’abord, puis les causes…
Tu décroches un boulot, enfin du « vrai » travail, sur une chaîne de télé pour enfants : tu y présentes le « petit journal » en compagnie d’un canard géant.
Aucun style. Des faits, des faits, des faits...
Tu décides de partir, un week-end, à la fin du mois de mars, à Paris.
Tu rentres à Waterloo, le 2 avril , vers midi. En sortant du train, tu laisses un message sur le portable de ta mère.
Tu passeras les voir, ce soir, c’est promis. Peut-on venir te chercher à Finchley Central ? Disons vers huit heures, huit heures et quart ?
On vient, tu ne viens pas. Tu ne rappelles pas non plus.
Ca ne te ressemble pas, non, ça n’est pas ton genre… Enfin, tu as dû changer d’avis, préféré rester à Londres pour la nuit. On se rappelle demain. Fais de beaux rêves, ma puce.
Le lendemain matin, tu écris un e-mail à un ami.
Tu retires de l’argent, deux fois, près d’Earl’s Court.
On a retrouvé ton corps, à l’aube, le surlendemain. Echoué au bord de la Tamise.
Ton sac de voyage flottait un peu plus loin. Dedans, tes vêtements, tes clés, ton portefeuille – avec un peu d’argent mais sans ton passeport. D’après l’autopsie, ton corps ne portait aucune trace de coups. Mais il semble que tu aies bu, pas mal, avant ta…
Ton père s’est indigné.
Ca ne te ressemble pas ! Non, ça n’est pas ton genre !
Les flics se sont excusés puis ils ont insisté.
Ne venais-tu pas d’arrêter ton traitement ? Celui qui prévient les convulsions, ce truc antiépileptique ? N’y avait-il pas là – là, ils ont baissé les yeux – un risque de dépr… ?
Ta mère a explosé.
Mais tu as agi sur le conseil des médecins ! Tu n’as connu aucun épisode dépressif !
Il y a eu quelque chose… Oui, il y a eu quelqu’un…Jamais tu n’aurais pu… tu étais absolument résolue, férocement vivante !
Et puis elle s’est figée. Elle t’avait fait traverser le temps. Tu étais passée derrière la glace.
Le coroner, prudent, s’est bien gardé de trancher, espérant que les suites de l’enquête…
L’article s’arrêtait là. Sans chute ni commentaires. Sur un nouveau mystère. Une histoire pleine de trous.
Pétrifiée. Statufiée. Insérée en photo dans des cadres.
Une histoire que je pourrais tenter de rapiécer, comme d'habitude. Au gros fil. Mais celle-là… non.
Révérée, sur un coin de cheminée, sur une table de nuit, près d’un téléphone.
.
Cette histoire appartient à tes proches. Pour nous autres, c’est là qu’elle finit.
Embaumée. Cristallisée. Source de récits. De légendes.
De demi-vérités.
Reste l’autre moitié.
Tu étais « résolue, férocement vivante ».
« Vibrante et éveillée, si pleine d’énergie »
« Modeste, déterminée, talentueuse, charmante »…
Tu avais « tant de choses encore à explorer »
Juste avant de quitter Google, j’ai trouvé un dernier caillou. Une version PDF de « We were St-Martin », la gazette annuelle des anciens de ton lycée.
La nécro se trouvait page 8. Sur trois colonnes. Signée Polly G.
Tes cendres sont épandues près du crematorium.
Sur la page d’à côté, une photo, toute l’équipe de « lacrosse » et, au deuxième rang,
Au pied d'un bouleau blanc. Ou bien d’un peuplier.
un bandana, rouge, un sourire,

tes yeux, ouverts, qui crèvent l’écran.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire