samedi 2 décembre 2006

Pierrot (2)

Oui, bien sûr, tu as raison, bien sûr, il était violent… Et ça, c’est inexcusable… Je ne trouverai pas d’excuses, donc, aucune apologie… Même si lui, tu vois, contrairement à beaucoup, cette violence, il l’assumait, il l’encaissait, il n’en jouissait pas à distance, en matant des corridas, des matchs de boxe ou la guerre sur LCI… Et puis, il s’est toujours battu seul, d’homme à homme, poings nus… Ce qu’il aimait, c’était le combat, l’engagement, donner des coups, aussi en prendre… Et puis sa violence, elle m’a sauvé la mise, tu sais, cette fois-là, à Créteil, quand je m’étais fait choper par une meute de jeunes hyènes qui me défonçaient joyeusement les côtes histoire de voir…

Pour les femmes, y’a du vrai, mais c’est plus compliqué, aussi… C’est toujours plus complexe… D’accord, la plupart du temps, il se comportait en abruti ; mais c’était souvent
un test, une sorte de défi, pour voir celles qui renâclaient, qui lui rentraient dans le lard, qui voyaient clair dans son jeu d’affreux gugusse, de grand guignol… Celles-là, je t’assure, j’ai vu comme il les respectait, comme il les admirait, comme il les traitait en égales… En camarades, d’accord, c’est vrai… plutôt qu’en femmes… Pour le reste… Que dire ? Je l’ai vu amoureux… si, si, même lui, à sa façon bien sûr, sa façon brutale, pour une danseuse qu’il disait avoir rencontré, une nuit d’été, sur la tour Eiffel. Oui, oui, j’ai bien dit « sur », pas « en haut », ni « devant », ni « dans l’ascenseur »… Apparemment, la nana s’était mise en tête de grimper, à mains nues, en baskets… Ouais… encore une siphonnée ! Entre eux, bien sûr, ça a tilté, ça a fait des étincelles… Ils escaladaient les monuments la nuit, ils faisaient l’amour à moto, pleins gaz, ils se foutaient de tout - autour, c’était sans vie - ils traversaient la vie sur leur étoile filante… Bien sûr, ça pouvait pas durer, y’avait trop d’énergie : les aimants se sont inversés, repoussés, au bout de quelques semaines… Elle, elle piquait des crises, de rage, de jalousie, elle lui balançait des verres, des couteaux, des fourchettes… Un week-end d’orage, à la Baule, en pleine nuit, il a dû foutre le camp, s’abriter quelques heures, dehors, sous une barque, venir récupérer ses fringues sur la pointe des pieds et retourner à Paris, déchargé, plat du cœur…

Radoteur ? Sans doute, oui… si tu veux dire par là qu’il ressassait souvent les mêmes anecdotes… Mais il ne les racontait jamais de la même façon, il en modifiait chaque fois un peu les couleurs, en restant dans ses gammes habituelles, bien sûr : blanc, noir, rouge… pas beaucoup de rose… Changer les couleurs, c’est être un mythomane, un menteur ? Difficile de répondre… En tout cas, ce que je sais… C’est que les aventures que nous avons partagées, et que je l’ai plus tard entendu incorporer dans sa geste, je les ai reconnues - amplifiées, aiguisées, profilées certes, avec une verve inouïe, un œil qui desquamait tout au gros sel – mais je les reconnues : dans l’esprit, il leur restait rigoureusement fidèle. Pour le reste, s’il inventait, pourquoi pas ? Moi, tant qu’il s’agit d’histoires, je suis d’accord avec je sais plus qui : tant qu’elle est meilleure, imprimons la légende…

Bref, tu as compris, la raison principale pour laquelle il était mon ami – bien avant nos parties de freesbee, nos randonnées sur les toits de Paris, nos virées sous acide sur les montagnes russes – la raison pour laquelle il le restera toujours, même si je ne le vois plus (oui, il est invivable, oui, il n’aide pas à grandir), c’est parce que c’était un formidable conteur… Moi ses histoires j’adorais ça… Ses traversées du désert au soleil levant, ses reportages au Danemark chez les Hell’s, la fusillade de Panama City, son naufrage aux Baléares avec son vieux copain Bello - oui, oui, lui-même, le marin, le capt’ain… Ah je te l’ai pas racontée, celle-là : elle est pourtant jolie (et cruelle), elle te parlera sans doute bien mieux que moi du personnage, dans ce qu’il a de fascinant, de répulsif… Moi, tu sais, je ne suis pas « objectif », je suis tantôt trop vertueux, tantôt trop sentimental…

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