Bon, voilà, nous voilà Bello et moi, en mer, en train de faire les cons, lancés à toute berzingue dans « l’annexe », le speedboat qui sert de joujou au propriétaire du yacht… Le gars, sixième fortune italienne, il est pas là, il est à Zurich, ou New York, ou Aspen… On s’en fout… Bello et moi, donc, on a la belle vie, on bosse pas mal, bien sûr, faut préparer le bateau, qu’il soit nickel pour la croisière, mais bon moi ce genre de boulot j’adore ça : tu te dépenses, tu vois, tu fais travailler tes mains et tes muscles… Le reste du temps, on est peinard : on nage, on bronze, cul nu sur le deck, on fait monter des filles, le soir, on les culbute dans les draps du patron, des draps en satin grège.
Mais là, à l’heure dont je parle, grosso merdo 11 heures du matin, là, on est dans l’eau, dans l’annexe, à toute vapeur. La mer est un peu houleuse. La météo annonce du force 7 sur Est Cabrera, là où on est, juste au large d’une crique de Majorque… On croise pas beaucoup de bateaux. Ceux qu’on croise, ils rentrent au port. Bello conduit. Il est à bloc. On dirait qu’il à quelque chose à prouver. Genre qu’il a des couilles. Il a pris un peu trop de dope, ces temps-ci. En fait, il a les boules. Peur de pas être à la hauteur : tu comprends, le v’la en charge d’un bestiau de 50 mètres… Ouais… ouais… un sacré morceau… grand luxe… 8 chambres, 4 salles de bains, un carré grand comme ton appart’, de la vaisselle fine, une couche commak de tek… Et le boss s’amène dans 8 jours. Il veut tout vérifier avant le départ. En plus moi, je suis là, et je sais pas, j’ai le sentiment que Bello je l’impressionne, je lui mets encore plus la pression, il commence à partir en vrille…
Il accélère encore. Le speedboat commence à se soulever, flap, flap, et puis un peu plus haut, et puis un peu plus fort, et les vagues grossissent, grossissent, flap ! flaap ! moi je me pose des questions, je regarde Bello – il secoue la tête, nan, nan, j’assure, j’t’assure – et juste après c’est la claque : le canot monte très haut, la proue se dresse, droit dans le ciel, et nous on monte avec, jusqu’au moment où tout ralentit, où tout flotte, et puis on retombe c’est tranquille tu vois presque paisible il n’y a aucun bruit il n’y a aucun cri juste cette vision du bateau du ventre blanc du bateau qui se retourne et qui va nous retomber sur la gu… Et puis on est dans l’eau je capte plus rien, je perds Bello, je pense juste à l’hélice du bateau qui tourne comme une furie qui risque de me broyer les jambes… mais non, tout retombe, plus loin, PLAAAASHHH, tiens ?, ça y est, le son revient, putain on l’a échappé belle il aurait pu exploser en plus le canot et nous on aurait pu se casser le dos mais ça je me le suis dit plus tard là je pensais juste « fonce vers le canot ou plutôt ce qui en reste ! attrape un bout de coque fais gaffe ! c’est chaud ça brûle ! » et là je me suis rendu compte comment que la flotte ce matin elle était d’un coup devenue froide.
Mais bon j’agrippe une planche, je me couche dessus… Et puis je vois mon Bello à une vingtaine de mètres. Il a l’air complètement sonné. Je lui gueule : « une planche, attrape une planche ! » et finalement mollement il fait ce que je dis. Bon… c’est bon… Pour l’instant on s’en est sortis ! Je m’examine vite fait pour savoir si je saigne si j’ai pas de blessure… Non, ça va, y’a rien… juste l’adrénaline, maintenant, qui dépote…
Bon… faut pas rester comme ça, dans la flotte, on pourra pas tenir… là, là, faut rejoindre la coque, merde, elle a versé dans l’eau et elle est bien trop lourde, même à deux, pour qu’on la redresse… « BELLO ! BELLO ! », je gueule, « va au bateau ! va au bateau putain y faut qu’on s’y tienne ! » J’éjecte mes pompes, heureusement j’avais prévu le coup, j’étais en maillot de bain, pas de jean qui serre… Je nage jusqu’à la coque, je me hisse je chope comme je peux en haut un bout de quille… merde putain j’essaie de me redresser d’escalader mes pieds glissent et la coque cette pute tangue non non je peux pas me lever il faudrait qu’à l’autre bout de l’autre côté… « BELLO ! BELLOOOOO » Ah putain le con ! Le voilà ! Il arrive ! Il est tout blême… Merde… « Oh ! Oh ! Ca va, t’es pas blessé ? T’es sûr, t’es sûr, t’as rien qui saigne ? » Il secoue la tête, il souffle, il s’accroche à la quille, ses longs cheveux bouclés ruissellent, on dirait une méduse… Putain, il est pas bien… Le con… La burne… Et ça se dit « capitaine »…
« Vas-y ! », je lui fais, vénère, « grimpe, grimpe ! » Il se hisse, il a plus de forces, pendant ce temps moi je tiens la coque… Ca y est il y arrive, il s’affale dessus… Mais y’a pas de place pour deux… Va falloir qu’on se relaye… Merde ! MEEERDE ! Et avec ce temps de chiotte, y’a plus personne ici, aucun bateau qui passe, putain, y faut qu’on tienne ! « Bello, Bello, tu m’entends, va falloir qu’on se relaye, tu m’entends sombre con, dis-moi oui, dis quelque chose, merde ! » Il gémit. « Bon, bon, calme-toi, pose-toi… redresse un peu la tête... Il faut que tu me dises ce que tu vois… Y’a quelque chose à l’horizon ? Bello, j’ai besoin de ton aide ! » Il se redresse. Fait la vigie. Rien. Rien. Evidemment. Juste la flotte et le ciel. En plus ça a l’a de se couvrir. Ouais, y’a un grain qui s’amène. Mais non, non j’y pense pas, là, je pense juste à maintenant, seconde après seconde.
Quinze minutes après, ça y est, il pleut. Une pluie fine. Froide. Je fais redescendre Bello qui dit toujours rien. Je suis frigorifié. Chacun son tour, de boire la tasse. Je monte sur le canot. Et que voies-tu sœur Anne ? Rien, rien de rien. Du gris. De la houle.
Dix minutes après, j’entends des claquements. Les mâchoires de Bello, ses molaires, ses incisives. M’en fout. Y me reste cinq minutes.
Oh puis merde, l’a pas l’air bien, cramponné comme une huître. Ses grands yeux bleus commencent à se révulser. Qu’est-ce qu’il dit ? « Je suis une… merde… ?! » Mais ouais, t’en es une, c’est clair, mon vieux… Ah ouais, t’assure… T’assure que pouic, tu nous a foutus dans la merde, oui, tu sais même pas contrôler la vitesse de ton bateau, un bateau que tu es censé connaître à fond… Putain tu vas trimballer un yacht de 50 m jusqu’en Indonésie et tu te plantes à cinq kilomètres du port ?!
Evidemment… tout ça, je lui dis pas… Pourtant j’en ai envie… Ca me démange… Mais non, à la place je me jette à l’eau, je le pousse au cul pour qu’il remonte sur le bateau. Je découvre comme il est lourd… Et alors j’attends.
La pluie s’arrête. Mais vient le vent. Rappelle-toi, ce soir, force 7.
J’attends.
J’attends je gèle je claque des dents je me mords la langue pour ne pas me la trancher mes testicules remontent jusqu’à ce no man’s land, là, juste sous les entrailles…
Là-haut, Bello gémit. Ouais, t’es qu’une merde. Cette fois, je le lui dis. Tout à l’heure, j’ai bien senti, il voulait aller rejoindre les poissecailles…
Ca moi je n’accepte pas. On ne se prend pas la vie. Ou alors, faut être à bout. Au bout. Et moi, ça, je connais pas. Ou j’y suis pas encore. « Allez, Bello, tiens bon, j’te dis. Pense à une jolie pépée. Pense à ce qu’on fera quand on sera rentrés. On aura chaud. On bouffera de la viande, juteuse, des patates à la crème… On ira se faire masser et en boîte de nuit. Et demain, cul nu sur le deck… »
Voilà, je l’ai tenu comme ça, en faisant ce que je fais le mieux : raconter des histoires… Moi, je me suis oublié, j’ai ordonné une bonne fois pour toutes à mon corps de pas me lâcher, de pas lâcher la rampe… Et l’autre là, Bello, je lui ai parlé, je l’ai bercé, je suis allé puiser dans ma mémoire des souvenirs des souvenirs de nous souvent foireux… je veux dire… sans importance… après tout, qu’est-ce qu’on avait vécu, nous deux… Hormis se défoncer la courge… Ah si, on avait eu un projet… L’Indonésie… Le grand voyage… L’aventure… Le soleil… Les possibles dangers… Les pirates du détroit de Malacca… Les récifs au large de Brunei… Ouais… j’pensais que j’avais enfin trouvé un compagnon de voyage…Et puis voilà que je le perdais, ce gars-là, avant le départ…
A trois heures et quart un type est sorti du port, sur un quillard. Le mec était sportif. Y’avait un zef de folie. J’ai repéré ses voiles, alors qu’il allait s’élancer, joli faucon, vers babord. Bello d’un coup il s’est levé, complètement ressuscité des morts. Il s’est mis à sauter, sauter sur la quille, évidemment il a glissé, s’est écrasé le pif sur la coque. Il saignait pas mal l’enfoiré mais là il est tout de suite remonté, s’est remis à gueuler : « Ohé ! Ohé ! »… enfin, des trucs de naufragés, tu vois « Par ici, à tribord »… Faut croire qu’il se prenait pour le capitaine Haddock ou Robinson Crusoé… Il reniflait sa morve vermillon, des glaviots retombaient sur les poils trempés de son torse.
Heureusement, le gars du quillard – un Suédois qui ressemblait à un des Monthy Python, non, pas le grand, celui qui a des moustaches dans Sacré Graal… tant pis, laisse tomber - il est sorti pisser, juste de notre côté… Ouais, tu l’as dit, pur coup de bol… En égouttant sa quéquette, il a vu quelque chose tanguer, là, sur ce bout de bois… Un phoque ? Mais y a pas de phoques à Formentera… Heureusement ça le gars il le savait, il a viré vers nous, bataillé, tiré des bords. Bello je te jure il en chialait, il exultait, il me proposait même de prendre sa place… Là haut, sur le canot… Je l’ai regardé de haut en bas – son pif tout éclaté, ses mamelons raidis par l’eau de mer, ses poils - et puis je lui ai tourné le dos j’ai ordonné à mes pieds de continuer à bouger, à mes doigts de s’accrocher ferme… Sur mon avant-bras, le dragon me souriait, vert sur ma peau blême.
Dans le bateau, j’ai continué à lui tourner le dos, alors qu’il caquetait ses mensonges dans un anglais immonde à notre sauveur qui soupirait, écoeuré d’avoir dû interrompre sa transat. Bello, lui, il était dans la merde. Oh ! Le speedboat, c’était pas un problème, il le récupérerait, au port il avait des amis, il ferait remorquer la coque ; en 8 jours, il avait même le temps de faire les réparations, s’il payait le prix fort. Mais de toutes façons, le patron saurait. Il parlerait aux mecs de la marina, qui lui diraient : c’est vraiment bizarre, cette histoire de récif… pourtant, on a bien vérifié… sur nos cartes… Ouais, pauvre Bello, il allait morfler, il allait devoir dégoter une sacrée histoire… Mais moi j’allais pas lui trouver.
On a mis pied à terre. Remercié le Suédois. Regagné le yacht, les yeux par terre.
J’ai pris ma douche et j’ai quitté le bateau. Bello m’a regardé partir, en faisant celui qui ne comprenait pas. « Mais enfin, Pierrot ! » Il disait. « Souviens-toi ! T’as signé un contrat ! C’est un abandon de poste… Tu… Tu peux t’asseoir sur ton fric ! »
Le pire c’est qu’aujourd’hui je lui en veux même pas.
A cette merde.
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