dimanche 4 mars 2007

En sortant de la maison d’Anne Frank

En sortant de la maison d’Anne Frank, j’allume une cigarette.

Je m’acharne sur mon briquet. Il y a du vent.

J’attends Juliet, qui traîne aux toilettes, j’observe les gens qui sortent : certains murmurent, beaucoup se taisent, tout le monde rajuste quelque chose : une fermeture éclair, une pensée, un bonnet, un gant…

Une petite fille s’élance au dehors, son rire résonne. Sa mère accourt, gronde dans une langue inconnue. La fillette commence à pleurer : elle ne comprend pas... Son père pose un doigt sur sa bouche – sssshhhhhht… – l’emmène.

Je me frotte les cuisses, je souffle sur mes doigts.

Un grand type vient poser son sac, à côté, sur un banc. Il consulte son Guide du Routard, exhorte sa compagne : s’ils se dépêchent, ils peuvent « embrayer » sur l’expo Rembrandt !

Quelques-uns commencent à partir sur la droite, dans la petite rue Keizergracht où agonise le marronnier qu’Anne aimait observer, à travers les rideaux presque toujours fermés, depuis le grenier au-dessus de « l’Annexe ».

La plupart des autres suivent le vent, descendent Prinsengracht, traversent le Westermarkt, s’éparpillent au-delà, des deux côtés du pont, vers les rues commerçantes, les boutiques, les cafés qui vendent du café, les cafés qui vendent de l’herbe, les vitrines qui vendent des femmes, les restaurants…

Juliet me rejoint, sourit, agite un sac en papier, elle est passée à la boutique du musée chercher un « souvenir » : elle me montre le Journal en anglais - qu’elle a lu comme tout le monde, il y a longtemps, à l'école… Nous regardons la photo sur la couverture, en noir et blanc : elle est assise à son bureau, sa main droite tient un stylo, elle a un nœud dans les cheveux, son visage est tourné vers nous, lumineux, ses yeux rêvent au-delà… 1939…

Le vent nous pique le visage. Nous décidons pourtant de l’affronter pour aller faire un tour au marché du Jordan. Main dans la main, nous remontons Prinsengracht ; nous débordons du trottoir trop mince sur le quai ; nous sursautons, effrayés par les vélos qui carillonnent, par les voix gutturales qui nous exhortent à nous ranger.

« En fait », dit Juliet, « il n’y a presque rien à voir dans ce musée : les chambres de l’Annexe ont toutes été refaites, les meubles sont des copies… les tables, les chaises, les couvertures, les lits… même, à l’entrée, la fameuse fausse bibliothèque…» Je ne réponds pas, je regarde derrière moi, terrifié par ces foutues sonnettes… Juliet continue : « Les seules choses d’origine, finalement, les seules choses qui ont traversé le temps, on ne sait pas trop comment, ce sont les images qu’elle découpait dans les journaux et qu’elle collait au mur… Des photos de Greta Garbo, de Gary Cooper, de la reine d’Angleterre, de starlettes de l’époque dont tout le monde a aujourd'hui oublié le nom… Tu ne trouves pas ça bizarre ? »

« Si si », je fais en regagnant le trottoir – mon estomac gargouille, je rêve d'épices et de gras, ici la nourriture est tellement fade et saine – « mais… dis-moi, qu'est-ce qui se passe, là ?» Nous nous approchons.

Un petit groupe nous bloque le passage, s'agglutine devant une porte... « Prinsengracht 263 », me souffle Juliet en désignant au-dessus de la porte une plaque de cuivre bien astiquée, « l’ancienne entrée de la maison, aujourd'hui condamnée… c’est par là que sont montés les policiers hollandais et l'officier SS… »

Je détaille le groupe, devant nous, je reconnais la fillette qui pleurnichait tout à l’heure : elle trépigne, maintenant, elle secoue la tête, elle tente de s’accrocher au guidon d’un vélo arrimé à un panneau ; mais sa mère ne veut rien savoir, elle la pousse fermement vers la porte, nous prie d’un hochement de menton de bien vouloir patienter…

Le père tient un appareil photo de marque nippone : il recule sur le quai, ignore l'indignation des sonnettes, regarde dans son viseur… crie quelque chose… lève la main... la mère déporte doucement l’enfant vers la droite, au centre de la porte, lisse une mèche, essuie ses yeux...

Le père plisse le front, baisse la main.

La mère s’écarte.

Nous fixons tous le visage de la fillette.

A quoi peut-elle penser, à cet instant ?


Je pense qu’il y a du vent, beaucoup de vent, je pense que j’aimerais bien qu’ils se dépêchent, papa-maman… Je pense que c’est vraiment injuste d’être un enfant… Je pense que j’aurais préféré rester à l'hôtel devant la télé plutôt que d’aller dans ce foutu musée, poser pour une foutue photo…


Pourtant, elle sent bien qu’à cet instant elle ne doit pas bouger, que – va savoir pourquoi – cette photo est spéciale pour papa-maman, sinon ils ne tireraient pas cette tête-là, cette tête que font les parents quand les enfants traversent la rue sans regarder, quand ils s'aventurent loin dans l'eau, quand ils rentrent en retard...

Alors elle ne bouge pas. Elle leur offre même un sourire.

Clic ! Le père déclenche, vérifie aussitôt le résultat sur son écran.

La mère approche, regarde par dessus son épaule ; les deux s'égayent, tout à coup, leurs visages, leurs yeux, leurs bouches se détendent, comme s’ils étaient soulagés d’un poids immense, comme si l’appareil photo venait d’aspirer une ombre menaçante, un mauvais génie.

La fillette éclate de rire, fait claquer ses semelles sur le trottoir comme pour se réveiller, court les rejoindre ; les parents l’attrapent, la couvrent de baisers, nous font d'amicaux signes de tête : oui, bien sûr, vous pouvez y aller, maintenant...

Autour d’eux, les vélos carillonnent.

Derrière nous, un autre petit groupe s’avance ; un autre couple, un autre appareil photo japonais, un autre enfant, un petit garçon cette fois, que son père prend par la main vient positionner au centre du cadre au centre de la porte sous la plaque de cuivre Prinsengracht 263.