samedi 9 décembre 2006

Utopia (épisode 5)


Merde ! Où était le gnome ? Là-bas, dans la « kitchenette », cette enclave de lino graisseux, rapiécé ? Non… Il haussa les épaules. « Après tout, peu m’importe, il me l’a dit lui-même, m’a donné son blanc-seing pour fouiller à mon gré… » Il passa en revue four, plaques, frigo, évier.

Quelques bols, trois assiettes, du jambon, des tomates, un pot de moutarde, un fond – snif – d’aïoli… Mais aucun soupirail, aucune aération, ni une quelconque trace des satanées cibiches. Il revint sur ses pas, explora les placards, poussa des piles de linge, vida un sac à dos… Rien : une statue de jade, des pierres de pacotille, quelques livres (en sanskrit ?), une guitare à deux cordes, une antique mappemonde assez indéchiffrable, aux océans immenses et aux terres rabougries… Bon sang, il devenait dingue ! Pourtant il était sûr qu’une fenêtre existait… Mais comment le savait-il ? Oui, c’est ça, le cadastre, le plan de l’immeuble qu’il avait si soigneusement conservé !

Il courut chez lui en riant aux éclats. « Lot n°13, bâtiment B », scandait-il en déverrouillant son double loquet, « dix-neuf-petits-millièmes-de-notre-copropriété… ». Voyons voir, s’il se souvenait bien, le document se trouvait dans le secrétaire en merisier. Deuxième tiroir en partant du bas. « Lot n°13, bâtiment B, deux-pièces-coin-cuisine-et-des-fenêtres-des-deux côtés… » Il déplia fiévreusement le vieux plan jauni. Bingo ! Il pointa la croix compressée, ou le très large X, dont la légende disait : ouverture, persienne, baie vitrée.

Il avait dégoté une preuve ! L’avorton allait devoir déchanter, reconnaître les faits, l’implacable vérité… « Lot n°13, bâtiment B… », reprit-il en sprintant dans le hall. Son cœur s’envolait, léger, léger… « Ca y est, cette fois, il pète un câble ! », se moquèrent Nénette et Simone, en route pour un rendez-vous galant. Il leur fit un gentil bras d’honneur en passant, trop soulagé pour éprouver une quelconque rancune.

BAM ! BAM ! BAM ! La porte s’était refermée. BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! « Ouvrez c’est encore moi ! », piaillait-il en meurtrissant ses phalanges sur le heurtoir. « J’ai un plan, j’ai une preuve, c’est là, noir sur blanc, inscrit sur le papier… » BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! Sa fureur enfla tout d’un coup, comme une crête de coq. « Ouvre mon saligaud ou j’appelle les flics… Ah tu veux t’amuser, te payer ma fiole, attends un peu, pour voir, démon de Lilliput, figue ratatinée… » BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! BAM !

Une porte s’ouvrit à l’étage mais il n’entendait rien, immergé dans sa rage. BAM ! BAM ! BAM ! « Gourou pour va-nu-pieds, protecteur de génisses, zélote de Shiva, Vindaloo périmé… »

Quatre pieds massifs firent gémir l’escalier. « Brûleur de macchabées, trafiquant de pine de tigre, rebut de Calcutta, métèque enturbanné… » Un doigt épais vint lui tapoter l’épaule. « Bouffeur de piments crus, fakir de pacotille, lombric réincarn… »

Il eut juste le temps de se retourner pour admirer l’éclipse, deux poings velus et lourds s’écrasant sur ses yeux.

Quelques secondes plus tard – une éternité – il entrouvrit l'oeil qui le faisait souffrir le moins : les frères Deobhankar (i.e. « terreur des Sikhs ») semblaient encore plus grands vus en contre-plongée…

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