samedi 2 décembre 2006

Pierrot (1)

Y’a un truc, j’ai jamais vraiment pigé : comment t’as pu être ami avec ce mec ?

Mais enfin, c’était un facho ! Un violent qui prenait plaisir à faire mal ! Souviens-toi, dès qu’il était dans la rue, comme il rôdait, comme il cherchait, comme il défiait tout le monde du regard… Il n’attendait qu’une chose, un aussi con que lui, qui prenne la mouche, qui le bouscule, et alors… Et alors rappelle-toi, cette fois, Place d’Italie… C’était sa période « fou de vélo », on avait bu un coup avec lui, en terrasse, et au moment de partir, alors qu’il détachait d’un banc sa sacro-sainte bécane, un motard qui se rangeait avait eu le malheur d’égratigner une de ses pédales en titane… Le mec était un rustre, d’accord, et il aurait pas du lui cracher à la gueule, mais lui je l’ai vu sourire, tu sais, son sourire mauvais, son sourire cannibale, comme s’il n’attendait que ça, comme si l’autre lui faisait une faveur… et puis il s’est mis à cogner, cogner, cogner à travers la visière ouverte du casque, jusqu’à ce qu’il y ait du sang, du sang sur ses jointures, du sang partout à l’intérieur du casque… Nous, on pouvait plus l’arrêter… Lui faire lâcher prise… Et puis d’un coup il s’est calmé, dépité d’avoir eu affaire à un « cave », un mec qui savait même pas se bastonner… Et il en a rajouté une couche sur sa jeunesse, sa jeunesse « dorée », quand il faisait partie du service d’ordre de SOS Racisme et qu’il se castagnait avec les gros bras du GUD, de l’UNI et du Front National… Mais il était comme eux, exactement comme eux, en fait, un psychopathe, une petite frappe ! D’ailleurs un jour, il te l’a avoué, non ? S’il avait pas eu des potes rebeus au lycée, s’il aimait pas autant le reggae, il aurait pu être dans leur camp, porter des lacets noirs (et non rouges) sur ses Docs à coque d’acier, gueuler des slogans nazis plutôt qu’anars…

Et puis il était vulgaire, grossier… il… il détestait les femmes ! Jamais vu quelqu’un d’aussi misogyne… Toutes des putes - ou des connes -, sauf maman, évidemment… un putain de cliché de rital… Tu te rappelles comme il explosait, comme il les insultait, si elles répondaient pas à ses invites… Ses « entrées en matière »… Mais si, souviens-toi… La façon dont il avait humilié cette petite serveuse, à la Maroquinerie, en se moquant de son teint pâle… Tu savais plus où te foutre… Tu t’étais excusé auprès d’elle, en cachette, minable…

Et puis quand tu l’amenais à des soirées, il traitait tes copines de pétasses, il leur pinçait les fesses, il se curait le nez, il exhibait tout fiérot ses tatouages : sur l’omoplate, un poing levé et, tout le long du bras, un dragon, une chimère… Il leur racontait des horreurs, aussi, leur brossait son dernier « tableau de chasse » : une infirmière nympho, une touriste vorace, la belle-mère d’un de ses amis, la femme délaissée d’un notable … Au pieu, bien sûr, il était grandiose, il leur faisait subir de ces choses, elles étaient toutes folles de lui… Il se vantait même, les jours de disette, d’avoir recours aux expertes – call girl, quand il pouvait, sinon rue Saint-Denis… Oh !, non, moi je m’en fous… J’en fais pas une affaire… Mais des fois, je me demande s’il était pas pédé, au fond, tu sais, le genre surmâle qui pense qu’il faut se méfier, qu’elles en veulent à ta liberté, qu’elles veulent te couper la bite, qu’on est-y pas bien mieux, mon vieux, entre poilus, qu’est-ce qu’on a besoin d’elles ?...

Mais ce qui me défrisait le plus, tu vois, c’était son côté mytho, sa manie de rabâcher sans cesse ses histoires… ses exploits, ses faits d’armes, son passé, ses « neufs vies »… Bon, c’est vrai, je te l’accorde, ce mec-là, il traçait, il vivait vite et fort… C’était un feu follet, une boule d’énergie, avec un CV rock’n’roll :
- 1985 : à 19 balais, il décroche un poste de reporter dans un grand quotidien (il a débarqué dans la rédaction comme un tsunami, armé de sa grande gueule et d’un épais carnet d’adresses);
- 1988 : il file sur une moto en pleine Mauritanie (il couvre le Paris-Dakar) ;
- 1991 : il crée le premier magazine français sur le tatouage ;
- 1994 : il part en Sibérie, traverse à pied les monts Iablonovoï ;
- 1995 : il rentre à Paris, il se sent déjà vieux, il parle comme un vétéran, un grand-père, comme s’il avait tout vu, tout fait, étanché toutes ses envies…

C’est à cette époque-là que tu l’as connu, non ? Ouais, vous bossiez tous les deux pour ce canard… ce journal de bagnoles de la rue de Rivoli où méchamment défoncés vous traquiez les fautes de grammaire… Mais non, mais non, j’me moque pas… T’étais jeune, je sais, tu venais de débarquer dans la presse… En tout cas, faut croire que lui il avait plus d’amis, plus de réseau, plus de contacts : la femme du notable avait dû se lasser, ou alors elle avait rassis, il ne voulait plus d’elle… Ah ouais, rappelle-toi de ce temps-là, vous faisiez n’importe quoi, désolé de te le dire… Toujours à sniffer de la coke, cette drogue d’abrutis qui rend les gens mesquins, agressifs, bavards… Oh, si, moi, je me souviens… Vous pensiez qu’à ça, vous couriez comme des rats, n’importe où, n’importe quand, aux coins du labyrinthe, pour en avoir encore… Pour en avoir plus… Et lui, là, le nez tout farineux, il radotait sa légende… Mais sa légende était derrière lui… Il tournait en rond, désormais, il s’emmerdait ferme, toujours plus à l’étroit, au milieu des « culs mous », des « gens tièdes »… Alors il pétait les plombs, il claquait la porte, à intervalles de plus en plus réduits : 1 an, 6 mois, 3 mois, 3 semaines…

Vos routes ont divergé… Tu t’es calmé – pour toi, au-delà d’un certain seuil, la vitesse est nocive – tu as rencontré quelqu’un, tu as entrepris de tisser quelque chose, même si parfois c’est lent, même si parfois c’est terne… Lui il a accéléré, encore et encore, empilant les métiers, enchaînant les ruptures, virant de bord, brusquement, cherchant à s’épuiser dans l’effort : de journaliste, il est devenu charpentier, et puis maçon, et puis marin, dans l’équipage d’un ami, au service d’un milliardaire, qui voulait faire le tour de l’Indonésie… Parfois, l’espace de quelques mois, quelques semaines, tu le voyais pérorant, de passage à Paris, survolté, à bloc : cette fois c’était précis, cette fois c’était la bonne, il s’était fabriqué un destin, une vie, une vie, enfin qui tienne… Et puis quelque chose merdait… Son patron l’avait pris de haut… Son pote, le capitaine du yacht, était une pauvre merde… Alors entre deux désillusions, il repartait, au Panama, à Tahiti… Mais nulle part il ne trouvait la paix, il se lassait des paradis, il consumait son errance, seul…

La dernière fois que tu l’as vu, rappelle-toi, vous êtes sorti, vous avez tenté, sans joie, de faire la fête… Toi, tu faisais des efforts – tu as toujours été poli – tu enchaînais les joints, les caïpirinhas vertes, tu l’exhortais à dire, une nouvelle fois, sa geste… Mais lui, il ne buvait rien, il était étrangement aphone (sa mère, tu l’as appris plus tard, mourait d’un cancer). Il fixait la glace, derrière le bar, insensible à la foule, aux infrabasses qui déchaînaient les corps, tout près de lui, sur le dancefloor. La barmaid, une eurasienne, jolie, le regardait d’un air confus. Au bout d’un moment, tu l’as quitté, pour rejoindre la foule, la transe. Quand tu as relevé la tête, plus tard, il était parti.


Depuis, tu n’as plus eu/pris de nouvelles.

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