mardi 5 décembre 2006

Flibustiers de la rame (8)

Ligne 2 (La Chapelle - Pigalle)


Elle entre, de mon côté de la rame. Sourit, faiblement. On dirait une pisteuse, une femme des hautes montagnes : elle porte un sac à dos, de bonnes chaussures de marche… la peau de son visage est cuite, recuite, tannée. Dans chacune de ses mains (elle porte des mitaines), une poignée de brochures, apparemment les mêmes, dont elle brandit la « Une » comme si c’était « J’accuse ! » ou « Chirac assassiné ! ».

Bonsoir Mesdames Messieurs, il est là, tout frais, enfin,
le dernier hors série de
L’Errant.

Elle pose ses tas et déplie, non sans mal, un exemplaire un peu froissé. On voit une double page, grise, granuleuse, avec l’encre qui bave, des photos délavées…

Dans ce guide, vous pourrez découvrir – ou redécouvrir – toute l’histoire des monuments de Paris. Ils sont tous là : Le Louvre…
La Tour Eiffel…

Elle mouille un de ses doigts, dévoile d’autres pages grises

La Tour de Nesle… Où autrefois, paraît-il, un petit roi de France s’est bien fait cocuf… Oui, oui… c’est écrit, là… Il est documenté, ce guide… Et puis, comme vous l’voyez, il y a les explications pratiques, les horaires des visites, les tarifs d’entrée…

Elle relève les yeux, élargit son sourire, avance dans les travées, toute seule de sa cordée.

Tout ça pour 2 euros, Mesdames, Messieurs,
2 euros, pour notre guide
2 euros, dont 1 nous est reversé…


Un homme l’interpelle…

Pssst… pssst… Vous… vous auriez la monnaie ?


Il agite un billet. Elle fouille ses poches :

Non… non… désolée…


Le type rempoche. Une jeune fille intervient :

Attendez… attendez. Moi, j’en ai.

L’homme fixe les pièces, les agrippe… rétrocède son billet. La femme lui tend sa brochure, sourit à la jeune fille, commence à s’éloigner…

L’homme la rappelle :

Pssst… psssst… Hé ! Revenez ! Réflexion faite… j’vous le rends… vot’ truc… Finalement… J’en ai pas l’utilité… Et puis, comme ça
– son œil cligne – vous pouvez toujours le refourguer…

La femme le dévisage. Elle reprend sa brochure.

«Bonne chance !», lance l’homme dans son dos. Il la suit un moment des yeux, puis égrène laisse glisser ses pièces – drelin ! drelin ! – dans sa poche intérieure gauche tout contre son coeur.



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