
C’est moi qui l’ai « vu » en premier ! C’est moi qui l’ai dépisté, dès sa rentrée en petite section de maternelle… Conformément à la loi, la directrice de l’école m’avait alerté. Elle décrivait un individu agité, « rétif à toute organisation sociale », « obnubilé par les démangeaisons de sa petite "limace" ». Je lui ai fait passer les tests, personnellement. Le déficit d’empathie était inquiétant. Ce n’était pas tout à fait de sa faute, évidemment, il y avait aussi… l’environnement : le F2 à Villepinte, la présence aléatoire du père… Ses racines exotiques, aussi, sûrement… Mais, bon sang !, n’avons-nous pas remis l’Acquis à sa modeste place, il y a déjà longtemps ?! L’Homme n’est pas libre de choisir entre le Bien et Le Mal, malheureusement… La corruption se niche au cœur de notre ADN comme une larve de trichine dans un jambon mal cuit. Je l’ai vu de mes yeux, si ! si !, il avait ce « quelque chose » en lui : ce regard opaque, cette prédominance de la part reptilienne qu’il exhibait dans ses jeux vicieux et son goût immodéré pour la colle U-HU… En compulsant les archives, j’ai noté quelques similarités avec les profils de Guy Georges et de Fourniret. J’ai créé un fichier. « À surveiller de près ». La directrice a convoqué sa mère pour lui notifier le début immédiat de son traitement à la Ritaline.
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J’lui ai fait son premier contrôle, il avait quoi - onze ans ? – embryon d’racaille avec une bouille d’enfant, déjà il crachait par terre à notre arrivée… J’me rappelle, on l’avait soigné, on l’avait traité comme un grand – allez ! jambes écartées ! tête sur l’capot d’la bagnole ! Lui l’avait pas moufté… « Çui-là », j’m’étais dit avec genre du respect, « cui-là, je me le garde… ». Ensuite, on s’est plus quitté pendant quelques belles années : j’l’ai vu grandir sous mon nez, s’mettre à cloper, à la 8/6 et au tarpé, traficoter, sécher l’école, s’emmerder comme un rat, traîner là où il fallait pas : dans sa cage d’escalier, au pied de sa cité, dans le bus, sur les terrains vagues… J’l’ai pris sous mon bras, j’lui ai appris deux-trois trucs d’close-combat, j’lui ai moi-même passé au poignet le jour de sa majorité ma plus belle paire de pinces… Venait de piquer un scooter, fallait fêter ça, on l’a emmené au commissariat, on l’a foutu à poil devant deux bleus du Haut Jura qu’avaient jamais vu d’bite d’Arabe ! Là y m’a déçu, y s’est vexé, l’a tout cafté. Une couille de bœuf carotte est venue faire son cinéma, a chié un rapport bourré d’éthique ceci d’éthique cela… Nous on a fait remonter son casier, l’était pas du genre à aller au caté, le rapport s’est égaré… On lui a rendu visite, après, sa mère a sorti le thé, nous – bande d’empotés ! –, on a cassé le sucrier et la table en verre… L’a fini par piger, y s’est excusé. Sans rancune, j’lui ai emprunté quelques vieux CD de rap oubliés par son père. Qu’est-ce vous croyez ? Moi aussi dans l’temps j’ai kiffé Snoop Dog et KRS-One ! WooP-woop ! That's the sound of da police ! WooP-woop ! That's the sound of the beast !
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Lors de sa première mise en examen, si je me souviens bien, il souriait : comme tous les apprentis voyous de son tempérament, il salivait à l’idée de l’emprisonnement, période propice à l’endurcissement, à l’échange de bonnes pratiques… Pourtant, pour ne rien vous cacher, ses débuts dans la criminalité ne nous ont guère impressionné. Il a suivi le cursus du « client » de bas étage : guetteur, mulet, vendeur de résine de cannabis au microdétail… Bien sûr, quand il s’est (péniblement) hissé au niveau de la « savonnette », nous l’avons versé au dossier « Menus trafiquants » où il a grenouillé pendant de longues années avec les autres petits caïds de quartier, enfants pourris gâtés par l’humanisme bêlant et les vidéoclips. Tout semblait cependant indiquer qu’il resterait à jamais un de ces seconds couteaux que nous ne prenons la peine d’alpaguer que pour en faire des balances. Son incursion dans l’univers des drogues dures n’a d’ailleurs pas tardé à révéler sa nature de lavette : on ne plaisante plus, dans ce monde-là, on a quitté le pays joyeux de la marijuana, on comprend que l’on ne survivra pas longtemps si l’on n’est pas un fils de pute authentique. Après, vous le savez, il a tenté de se recentrer sur le cœur noble du métier : attaques à main armée, effractions par voiture bélier, trafic de cartes bancaires, de métal… Mais là c’était la cervelle qui manquait ! L’organisation, les réseaux, la logistique… Le crime tel que nous l’entendons ici est une filière pointue : un QI raisonnablement élevé n’est pas de trop pour acquérir les compétences spécifiques indispensables à la survie et au profit dans un milieu toujours plus concurrentiel ! Ses tentatives, solitaires ou à la « tête » de son gang de pingouins, échouaient pour la plupart si pathétiquement que nous en vînmes à éprouver une sorte de compassion… Il faisait de la peine, ce garçon ! Nous l’exhortâmes à considérer une reconversion. Dans un sens, il nous a pris au mot, j’imagine.
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On l’a traqué à travers les prés gorgés d’eau et les mornes hêtraies qui séparent Auxerre de Laroche-Migennes. Dès la sortie du car, on a senti bouillonner le limier en nous, on s’est retenu pour ne pas hurler comme des Saint-Hubert. « Bloodhounds », disent les Anglais. Chiens de sang. Son sang, on nous l’a fait humer sur une serviette à demi coagulée qu’on venait de retrouver, dans la piaule miteuse des faubourgs de Sens qui leur servait de planque, au milieu des chaussettes sales, des versets purificatoires adressés au Parisien et à l’AFP, des cartouches de 9 mm, des bouteilles de gaz. Les autres, on les avait déjà coincés, cons qu’ils étaient, après la course-poursuite du boulevard Raspail, ils n’avaient pas trouvé mieux que revenir chez un oncle, chez une sœur… Au bercail… Mais lui, depuis la mort de sa mère, il n’avait plus nulle part où aller, il était blessé, il était repassé par la planque où, d’après le légiste, il avait réussi à extraire la balle avec une fourchette avant de cautériser son bras sur une plaque. Le lendemain matin, un môme de Joigny l’a vu larguer sa voiture en bord de départementale, le capot fumait. « Il a pris le sentier, là-bas, il avait des longs cheveux sales, on aurait dit un indien. » On a sorti les cartes IGN, tracé une série de cercles, réparti la meute en trois clans. On s’est élancés, puissants et légers, nos fusils mitrailleurs collés au flanc. On l’a débusqué, quelques heures après, dans un bosquet, tout près de l’Yonne. Il a plongé, s’est écrasé la gueule dans un mètre d’eau verte, a barboté vers le « large », glissant, trébuchant… C’était du gâteau. On a tiré quelques rafales dans l’eau. Il s’est figé. Il a fait face. Son bras gauche avait recommencé à saigner. Il frissonnait. Il était couvert de vase. Un indien… Pffff… Un crevard pouilleux, en bout de piste… Il a levé le bras droit – au bout y’avait un Beretta – j’ai épaulé, guetté sur les lèvres du chef : « FINIS-LE ! » On est resté comme ça, trois bonnes secondes, lui et moi, mes yeux dans ses orbites… Il a jeté son flingue, sans dire un mot, il nous a tourné le dos, à nouveau, malgré nos aboiements, nos rafales, il s’est avancé, il s’est immergé dans le ventre de la rivière… Mon doigt s’est crispé sur la détente, j’allais lui exploser la tête quand elle a disparu, presque sans remous, comme gobée par un silure. On a eu beau draguer le coin jusqu’au soir, son corps n’a pas resurgi. « Il voulait 70 vierges? », a épitaphé le chef, « il aura les restes d’Émile Louis ».
