1. Putain j’en ai ma claque du… Comment qu’elle a dit ? Le « p’tit tour d’horizon » ? La « tournée des chaumières » ? Passer dans chaque bureau, sourire comme une mongole, pendant que la grosse vache recrache son baratin : « Bonjour, X / Y, je te présente Houda
– avec un « h », comme dans "hourra ! "… Houda est la nouvelle assistante… » Là-dessus, la fille, le gars, j’oublie les noms à peine ils les donnent, bêlent un : « Bonjour Houda… Bienvenue parmi nous »… nous… comme si je rejoignais une secte… Heureusement, c’est bientôt fini. Plus que quelques bureaux et je pourrai… « Vincent, bonjour, bonjour, voilà… Je te présente Houda… Avec un « h », comme dans « hourra ! »… Houda est la nouvelle assistante…» Bon… bon… Fais voir à quoi tu ressembles, toi… Houlà, t’es tombé du lit, mon gars, t’as l’air bien à la masse… T’as fait la teuf la nuit dernière ou quoi ? En tout cas, j’aime pas comme tu m’mates… Les autres gars, ils m’ont maté les seins, je dis pas, mais toi tu m'mates au fond des yeux… Kestu m’veux ?
2. Nos portes sont restées entrouvertes. Mon bureau est presque en face du tien. Je vois ton buste, une partie de ta tête. Tu plisses l’oeil, assis face à ton écran. Tu bailles. Tu te grattes. Tu te cures distraitement le nez. Parfois, tu tournes la tête, vers la fenêtre, de l’autre côté. Il fait gris aujourd’hui, un gris opaque sur Saint-Denis... Qu’est-ce que tu peux bien voir ? Allez, arrête de soupirer… C’est ça… Reviens de ce côté… Ouvre ton agenda… Réponds au téléphone ! Ca doit être ta femme… Tu prends ta voix sucrée… Tu plaques le combiné tout contre ton oreille, tu tournes sur ta chaise… tu m’aperçois… Tu baisses la voix, tu chuchotes, tu poses le combiné sur la table, tu viens dans un sourire refermer ta porte sur moi.
3. Je fais mine de dépasser ta porte… Je reviens sur mes pas… J’entre dans ton bureau, j’agite un doigt : « Si tu crois que je ne vois pas clair dans ton jeu… » Tu soulèves un oeil, tu rigoles… Tu fermes discrètement l’écran de ta messagerie… « Quelle perspicacité ! Damned ! Tu m’as percé à jour, Jean-Louis… » Tu te lèves à moitié, tu me tends la pogne. On se la serre. Tu te rassois. Du doigt, tu m’indiques une chaise. Non, non… Je secoue la tête. Je regarde autour de moi… Tiens, qu’est-ce que t’as scotché là-bas ? Une photocopie… un genre de poésie… Le Ja… bber…wock ? Je me retourne : « Alors, tu les a trouvés comment, mes skeuds ? » Ton œil s’éclaire, tu poses le crayon rouge que tu tripotais l’air de rien. « J’ai adoré le live des Stones ! Et puis, les Kinks, là, "Shangrila"… » J’approuve. On rigole. On chantonne. « Par contre », tu reprends au bout d’un moment, l’air narquois, « par contre, François Béranger… » « Espèce de vermisseau », je tonne, « j’savais bien, ça sert à rien… Comprennent plus rien à rien les petits cons de ta génération… Comprennent plus le bon son… Comprennent plus les textes… Y’a plus que la techno, boum ! boum ! boum! Allez ! » Je monte en régime, je m’époumone. On se bidonne. Un vrai cinéma, nous deux !
4. Tu ne viens plus déjeuner chez Slimane… On ne te voit plus à la piscine, le mardi… Je sais, je sais… tu as beaucoup de travail, ces temps-ci, tu as à peine le temps de manger et puis… la piscine, toute cette javel, c’est pas ton truc… Tu venais parce qu’on te le demandait, parce que je te le demandais, pour me faire plaisir… C’est bien toi, ça… Tu dis « oui » tout le temps, tu veux faire plaisir aux gens, mais quand les gens s’approchent, tu te débines… Mais les gens ne te demandent rien, rien de surhumain… Un peu de réconfort, à peine… Mais toi tu fais comme si tu ne comprenais pas… Si tu savais comme tu as l’air couillon dans ces cas-là ! On dirait que ça te gêne … L’autre soir, à la cafeteria, quand les autres nous ont laissé, quand on est resté seul… c’est vrai, je n’aurais pas dû, je me suis laissée aller, je t’ai déballé ma vie… ma vie de femme… de mère seule, plus très jeune… Ca m’a fait du bien, tu sais ? Ca m’a fait du bien de parler. Ca m’a fait du bien de te parler. Mais non… rassure-toi… je ne vais pas recommencer… je ne vais pas m’immiscer… je ne vais pas faire de vagues… D’abord, qu’est-ce que tu crois ? Que j’ai besoin... d’affection… petit con ? Pardon. Oui. Je sais. Je m’emballe. Et puis si ça se trouve, tu dis vrai. Tes yeux ne supportent vraiment plus le chlore de la piscine.
5. J’entre sans frapper, j’te hèle d’emblée – « Salut, p’tit cul ! » – je sais que tu détestes mon numéro de folle. Tu souris, malgré tout. Tu me serres cérémonieusement la main, avec une raideur sincère, mais aussi pour bien marquer la distance. Moi tantouze. Toi hétérosexuel. Pffff… C’est pathétique, comme procédé… C’est tellement straight… Tiens ! Regarde ! Je t’imite, là, je me fous de ta gueule. Tu prends la mouche, pour commencer, puis tu rigoles. Tu m’aimes bien, au fond – je lis dans ton oeil – tu me trouves marrant, intelligent, très compétent, professionnellement parlant. Mais si un jour tu dois me décrire à tes potes, je parie dix contre un que ton premier mot sera : « tafiole ».
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